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Notre victoire
Non. Ce n?est pas la victoire de la Peur. Il n?est absolument pas question de laisser quelques individus irrespectueux de la loi du pays s?approprier un triomphe qui n?est pas le leur, de chanter que leurs méthodes ont intimidé, que devant eux, tous se sont mis « azenu ». C?est de l?usurpation, de la tricherie. Bien sûr, nous avons tous eu peur. Des esprits ont été enflammés, poussés ouvertement à la vengeance, et chacun sait ? sauf les meneurs peut-être ? de quels moyens extrêmes ils peuvent faire usage. Mais personne n?a cédé sous l?effet de la peur. Dans la crise, ces tapageurs n?ont été qu?inutiles spectateurs.
La victoire, c?est celle de la responsabilité citoyenne, du bien commun placé au-dessus de tout. C?est celle de la Justice. Ce ne fut pas un jugement facile. Paul Lam Shang Leen avoue que l?affaire lui a valu une « anxious consideration », mais sa décision n?en fut pas pour autant influencée. La victoire, c?est celle aussi de l?Exécutif. Le Premier ministre a certes rencontré les religieux, mais surtout pour leur dire qu?il ne s?en mêlerait pas, que la solution ne relèverait pas du ressort des dirigeants. De victoire enfin, c?est celle du Patriotisme.
La volonté de trouver un compromis, la capacité de nous ajuster les uns aux autres, c?est par elle que nous nous définissons la nation, c?est elle que nous avons vue à l??uvre. Le citoyen Glover aurait pu choisir d?être vindicatif ; la mosquée de Quatre-Bornes a pendant des années été indifférente à sa demande de « consider the possibility of lowering the volume of the loudspeakers ». Gavin Glover aurait pu réclamer que l?ordre soit appliqué. Il avait le droit de dormir tranquille.
Il ne l?a pas fait. Non par peur (la négociation a duré six heures), mais par choix. Ses confrères auraient pu s?occuper de leurs affaires. Ils ont pris leur temps. Pour le bien commun, ils ont accepté d?être dérangés. Comme ces autres présidents de mosquée qui, de leur propre chef, ont baissé sans protester le volume des haut-parleurs. Des patriotes.
Mais au-delà du soulagement que procure cette victoire, nos esprits restent inquiets. On saisit mal les raisons de l?envergure de la colère. À Calcutta, à Mumbai, les haut-parleurs ont été baissés sans menaces. C?est dire si c?est facile. Dans un pays qui se pose comme modèle, l?entente aurait dû être spontanée, la recherche d?une solution plus naturelle. Nous n?avons pas la haine millénaire que portent dans leur c?ur les habitants des pays du Moyen-Orient ; nous n?avons pas les difficultés d?intégration des immigrés des banlieues ; nous n?avons pas la peur d?être assimilés que vivent ailleurs des groupes minoritaires, peur que leur culture ne soit étouffée ; nous ne subissons pas les contrecoups de la mondialisation qui amène le frottement des peuples et les conflits ; nous sommes « mondialisés » depuis toujours. Alors pourquoi cette sensibilité à fleur de peau aujourd?hui ? Pourquoi cette peur de l?autre ? Les sociologues doivent nous aider à comprendre. Mais certains facteurs doivent être considérés pour relativiser la question.D?abord, ce n?était l??uvre que de quelques individus. Et comme dans l?affaire Kaya, ils ont indûment grossi le problème par la désinformation et la rumeur. Il n?a jamais été question de « toucher à l? ?azaan?, mais aux haut-parleurs. Il n?y avait aucune raison que quiconque se sente menacé dans sa foi. Il n?y a pas eu manque de respect. « Sans ?azaan?, il n?y a pas culte, sans haut-parleurs, il y a culte », résumait Cassam Uteem dans le débat. Les me-neurs, eux, ont fait l?amalgame. Délibé-rément ? Ils cultivent en tout cas des ranc?urs anciennes, la référence à la « Muslim Personal Law » étant insistante. L?autre élément est la relative jeunesse des suiveurs et leur provenance. Hier, la bien naturelle recherche identitaire, le besoin de s?identifier à un groupe s?assouvissait dans le rapprochement à un parti. Les idées, les convictions politiques rassemblaient les hommes. Aujourd?hui, on attribue la montée du religieux au fait qu?aucun mouvement, qu?aucune cause n?attire. Si les jeunes portent le keffieh et se réclament d?une mouvance islamiste, c?est qu?ils n?ont pas d?autre identité que celle-là. Une identité renforcée par leur lieu d?habitat commun.
Enfin, derrière la menace, les cris, la colère, il y a toujours une peur. L?affaire des haut-parleurs fut un prétexte pour assouvir un besoin de révolte. Contre quoi ? Y a-t-il le sentiment d?être laissé-pour-compte ? Ce mal-être est-il attribué à l?incertitude ambiante ? Comme en février 1999, il faut aller au c?ur du problème. Pour que notre victoire soit entière.
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