Publicité
Nos chers petits « monstres »
«Il dit non avec la tête mais il dit oui avec le c?ur? ». Dire qu?on apprend ce texte de Prévert tout petit à l?école? Un choix délicat puisqu?il confronte l?enfant à son subconscient. Le cancre, le « mauvais piti », le garnement, fait partie de notre mythologie. Mais éducateurs et psychologues n?en démordent pas : ce sont les parents qui sont, bien souvent, les premiers responsables et qui doivent faire face à leurs propres faiblesses, au dysfonctionnement de leur couple. Souvent intelligents, les enfants « terribles » ne sont pas nécessairement des rebelles nés. Ils réagissent plutôt à une agression, des abus, des violences, des manques, et le font savoir en rendant la vie impossible à leur entourage. À nous de trouver d?où gronde ce tonnerre.
Quoi de plus naturel, pour aborder la question des enfants difficiles que d?en parler à la maîtresse d?école. Directrice d?une maternelle depuis 20 ans, Stéphanie a vu passer des chapelets de bambins de deux à cinq ans. Ses yeux brillent. Le sujet est émotionnellement brûlant. Elle a encore en mémoire les noms de ceux qui ont aujourd?hui 18 ans et d?autres qui ont quitté son école depuis un ou deux ans.
Elle revoit les rencontres, parfois difficiles, avec les parents. Pour un peu, c?est des larmes que ces souvenirs feraient couler, surtout lorsque certains de ces petits, qu?elle aurait tant voulu aider, se sont enfoncés, sont passés, comme elle dit, à travers les mailles de son filet. Sur le sujet, elle est catégorique : « On ne peut pas évoquer les difficultés d'un enfant sans les relier aux parents et à leur vie de couple. »
Pas la peine de chercher plus loin. Et Stéphanie ne fait pas dans la psychologie bon marché. Expérimentée, éduquée sur la question, elle n?hésite jamais à faire appel aux professionnels : psychologues, psychomotriciens, orthophonistes. Quand un enfant a de sérieux problèmes à l?école, qu?il est invivable, qu?il se comporte mal, qu?il importune tout le monde en permanence, on trouve assez souvent un dysfonctionnement chez les parents.
« Parfois, le père est tout le temps absent. Il rentre tard et l?enfant veut le voir et ne dort pas assez. Le lendemain, nous voyons arriver un petit qui a besoin de s?affirmer, de s?imposer, et qui par exemple passe son temps à prendre les affaires des autres, à les bousculer. C?est parfois tellement difficile à gérer que nous arrivons presque à être content lorsque l?enfant est absent. C?est affreux, je ne devrais pas dire çà, mais c?est la vérité. »
La maîtresse évoque un autre sujet, apparemment anodin, mais qui est souvent source de souffrances. « Certains parents ont des comportements qui freinent l?enfant dans son développement. Parce qu?ils revendiquent un certain standing, une richesse matérielle, ils nous amènent leur fils ou leur fille habillé comme dans un magazine de mode, avec des vêtements dernier cri. L?enfant a alors interdiction de rentrer sali, sous peine de réprimandes, voire de sanctions. Ce dernier est complètement bloqué dans la cour de récréation pendant que les autres s?en donnent à c?ur joie. Dans ce cas là, nous imposons aux parents de fournir de quoi le changer. Mais cela ne résout pas tout. On ne peut pas imposer aux plus petits de telles restrictions, des négations perpétuelles : ne fais pas ça, ne monte pas là, ne te salit pas? »
Parfois, la directrice de l?école quitte sa classe, celle des plus grands, et part en observation dans les autres. Elle décèle illico petits et gros bobos mentaux. « Celui qui arrive comme un bulldozer et ne s?occupe que des affaires des autres, de leur jouet, les bouscule, leur prend leur dessin, veut communiquer, même si c?est de façon gauche. Il veut s?emparer de l?imaginaire de l?autre, car le sien est triste ou conflictuel. Ou bien on l?empêche, chez lui, de se le construire. Alors il réagit et embête tout le monde. »
Elle ajoute que ce type de comportement n?a rien à voir avec celui d?un enfant actif qui déborde d?énergie, qui s?exprime et s?intéresse à tout et qu?elle appelle affectueusement « la boule de bonheur ». L?enfant bulldozer, dit-elle, est mal dans son corps, il n?avance pas, sa dépense d?énergie n?est pas créatrice, et l?enseignante se doit de l?aider, même si nombre d?entre elles se contentent de retourner le problème aux géniteurs ou aux psys.
Intelligents mais perturbés
À ce stade, il est impératif d?en parler aux parents, mais leur convocation n?est pas toujours une partie de plaisir. Dès lors que le parent est réceptif, la maîtresse d?école peut l?orienter vers un psychologue. Mais parfois, cette approche est impossible et ils refusent toute intervention extérieure. C?est dommage, explique Stéphanie, car on peut aujourd?hui bénéficier du soutien de professionnels. Elle souligne que dans les cas les plus graves, ce sont les aléas du couple qui se répercutent sur l?enfant : les problèmes de temps, d?emploi, le couple bat de l?aile. L?enfant peut alors devenir un poids supplémentaire au lieu d?être un élément fédérateur.
Ces enfants difficiles, ces petites têtes de lard, sont bien souvent très intelligents, mais émotionnellement perturbés. Quand on lui demande s'il n?y a pas malgré tout des « mauvaises graines », des voyous nés, des fripouilles programmées, Stéphanie n?a pas la moindre hésitation : « Non ! Il y a toujours derrière une blessure, ils ont été abusés, on leur a fait vivre un traumatisme, ou bien on leur a demandé d?être adulte trop tôt. C?est la vie qui leur apporte son lot de pressions, de tensions? »
Et le pire, c?est que dans les cas les plus graves, s?ils ne sont pas traités ou résolus, on retrouve plus tard des adolescences très problématiques, l?alcoolisme, la drogue, le suicide, la délinquance? Devenus adultes, les choses ne s?arrangent pas.
C?est en effet dans notre plus tendre enfance que se jouent les mécanismes de notre succès dans la vie : confiance, équilibre, amitié, amour, bonheur. Et pourtant, jadis, la vie n?était pas du gâteau. Les familles nombreuses devaient faire face à d?autres difficultés et on n?avait pas toujours le temps de faire dans la dentelle.
Alors ? Nous sommes enlisés dans nos contradictions. Nous voulons vivre pleinement, parfois égoïstement, libres, riches, jouer au golf, faire de l?aérobic, avoir de beaux enfants qui seront riches aussi. Mais nous ne sommes pas toujours prêts à réorganiser cette vie lorsqu?un, deux ou trois enfants viennent la partager. C?est le mot-clé de l?histoire : le couple apprend le partage puis le développe ensuite avec ses enfants. Pour ce faire, il doit reconstruire son univers et donner à tous, se donner aussi, du temps, de l?amour, de l?attention.
C?est pour cette raison que certaines mères célibataires sans fortune arrivent à élever plusieurs enfants dignement : elles développent un sens du partage que d?autres familles, plus aisées, n?ont pas nécessairement. En outre, dans le couple, lorsque les deux parents travaillent, les choses se corsent lorsqu?ils revendiquent un peu de répit, de repos.
« Ayo mo pou coup to lame »
Stéphanie est formelle. Même lorsque l?enfant a de simples difficultés, il ne faut pas hésiter à appeler un spécialiste. Cela permet de dénouer bien des situations. Enfin, la consultation est souvent envisageable par l?un ou l?autre des parents. « Les parents réfractaires nous mettent parfois une véritable gifle mentale. Ils nous écoutent vaguement et ne font rien. C?est tellement frustrant, tellement triste, qu?il nous arrive aussi d?être démoralisées et c?est nous qui avons alors besoin d?aide. »
Et pourtant, la solution est dans la plupart des cas une simple question de dialogue et de respect entre les membres de la famille. Cela, dit-elle, permet de résoudre tellement de choses. « Il ne faut pas culpabiliser, mais responsabiliser l?enfant. Lui fixer des limites et non pas le terroriser, l?effrayer. Lui faire ranger ses affaires, le faire participer, pas lui lancer des menaces lui dire Ayo mo pou koup to lame. »
Ce n?est pas si facile, car d?un autre côté, Stéphanie insiste pour que les parents, surtout les mères, arrêtent de s?autoflageller. Elle évoque le cas d?une maman qui jouit d?une grande réussite professionnelle et qui se laisse dévorer par la culpabilité parce que sa fille lui reproche de ne pas être disponible. Là aussi, il y a des limites que l?enfant ne doit pas franchir. Il profite du confort apporté par la mère, fait de l?équitation, du tennis, et ne peut pas non plus prendre trop de place, toute la place?
Le soutien d?un ou d?une psychologue s?avère souvent nécessaire. Comme l?explique Sarah Dieazenacque, ce n?est pas parce que les parents n?ont pas la capacité d?écoute, mais dans certaines situations, seule une tierce personne pourra faire parler l?enfant, lui faire dire les mots de ses souffrances.
La psychologue, formée à Montpellier, travaille en libéral et pour le compte de l?Apeim. Elle a passé deux ans au ministère de la Femme et de la Famille et officié à la Child Protection Unit. Cette jeune maman estime que le terme d?« enfant difficile » est galvaudé. Certes, il peut rencontrer des obstacles, être parfois bruyant, agaçant, mais les troubles réels interviennent lorsqu?il est bloqué dans son évolution.
Si un garçon de deux ans tape du pied et dit « non » tout le temps, il n?est pas pour autant un « petit monstre ». Il s?agit d?une étape constructive pour lui dans laquelle il est en opposition pour construire son identité. Par contre, explique Sarah, s?il reste toujours dans son coin, ne veut pas jouer, là c?est inquiétant. « Ce terme ne veut pas dire grand-chose. Ce n?est qu?un point de vue, alors qu?en fait c?est notre société qui change. les femmes travaillent et ne restent plus au foyer. Elles mettent les enfants en garderie, et doivent gérer la maison, faire les courses, s?occuper des devoirs? et la journée n?a que 24 heures ! Alors parfois, lorsque les parents rentrent fatigués et que les enfants demandent sans cesse leur présence, on dit qu?ils sont difficiles. Il faut relativiser? »
En revanche, dit la psy, on peut parler de difficulté lorsque l?enfant rencontre un obstacle dans son développement : troubles du langage, hyperactivité, échec scolaire, naissance d?un autre enfant, divorce? « L?enfant montre souvent ses problèmes avec son corps : il s?agite ou au contraire s?inhibe, dit des gros mots, fait pipi au lit, mord ses copains, ne dort plus? Ce sont autant de symptômes qui disent qu?il est en souffrance, qu?il ne trouve pas l?espace pour en parler. »
Le thérapeute lui propose alors de « verbaliser », de mettre des mots sur cette souffrance. Il connaît les étapes de son développement et les processus en jeu et peut, « parallèlement au travail avec l?enfant, aiguiller les parents ». « Prenons l?exemple d?une séparation des parents. L?enfant est souvent en colère et triste. Mais au-delà de ces sentiments, il peut avoir une angoisse que ses parents se séparent aussi de lui et qu?ils arrêtent de l?aimer. Or lorsque les parents sont dans leur tourmente, ils peuvent passer à côté de ce ressenti. »
Le psychologue est donc celui qui peut mettre cet aspect en évidence. Sarah rencontre souvent ce type de « petites souffrances » qui empêchent l?enfant de continuer à grandir de façon harmonieuse et sereine. « C?est souvent la cause d?un échec scolaire, car l?enfant ne peut s?investir dans la scolarité alors qu?il est pris par ses tourments. » Le travail thérapeutique consiste alors à mettre en évidence cette souffrance, quitte à demander aux parents d?ajuster leur attitude. « Parfois, le fait même d?avoir pu exprimer ce qu?il ressent suffit pour qu?il se libère de cette souffrance. »
La psychologue vient confirmer le danger d?une trop forte pression sociale évoquée avec la maîtresse d?école. « C?est une question essentielle. On en demande beaucoup à nos petits? Toujours plus, toujours mieux, plus vite. Ils doivent réussir à l?école, prendre des cours particuliers pour être meilleurs. Leurs résultats sont source de pression dès leur plus jeune âge. Il faut arrêter cela ! »
En fin de compte, nous leur demandons en permanence de mettre le turbo alors que leur développement psychologique fonctionne toujours à la même vitesse qu?avant. C?est donc bien violence que nous leur faisons, en leur demandant d?apprendre à lire et à compter à trois ou quatre ans. Pour qu?ils ne soient pas en retard, pour qu?ils aillent aussi vite que les autres, nos petits génies.
« Ce n?est pas par hasard qu?un enfant doit apprendre à lire à 6-7 ans. Cela correspond au début de la période de latence, où l?enfant est libre psychologiquement. Avant cela, il vit toutes sortes de conflits nécessaires : période d?opposition, complexe d??dipe, etc. » Nous les embarquons avec nous dans une « spirale infernale ». Certains « encaissent », en tout cas en apparence, et d?autres, on comprend pourquoi, sautent les plombs.
Nous leur collons des semelles de plomb
Interrogée sur les problèmes récurrents dans la société mauricienne, Sarah Dieazenacque n?a pas peur d?évoquer l?inceste. « La première loi que doit recevoir l?enfant pour se construire est l?interdit de l?inceste. » Cette distance entre les générations, souligne-t-elle, est importante, mais elle n?est pas toujours respectée à cause de la promiscuité. « Dans certaines familles, par manque d?espace, tout le monde dort dans la même chambre : enfants et parents, mais aussi oncles, grands-parents. Cela peut favoriser des actes incestueux, voire simplement créer une confusion dans l?esprit de l?enfant et générer des troubles du comportement. »
L?enfant est un miroir. Il reflète nos actes, nos comportements et la société dans laquelle nous le faisons vivre. À trop vouloir en faire des gagnants, des adultes, nous leur collons des semelles de plomb. Elles peuvent les faire couler ou les rendre caractériels. Oui, nous avons tous eu envie, un jour ou l?autre, de lui taper la tête contre un mur. Nous l?avons traité à coup sûr de quelque nom d?oiseau. Mais en réalité, c?est lorsque nous oublions notre devoir d?éducation que nous leur faisons violence. Les petits durs ne demandent qu?à être tendres?
« On ne peut pas imposer à un enfant de trois ans de rentrer de l?école avec ses habits propres »
« Dans certaines situations, seule une tierce personne peut lui faire dire les mots de ses souffrances. »
Publicité
Publicité
Les plus récents