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Nasser, 8 ans, lutte contre le cancer

10 janvier 2004, 20:00

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Du fond d?un couloir, on entend des raclements de pieds. C?est un petit bonhomme chétif, à peine haut comme trois pommes, qui se dirige vers le salon de sa maison. Ses pieds décharnés tremblotent lorsqu?il marche sur le sol en marbre de la pièce. Encore quelques pas et il atteindra enfin son fauteuil? Soudain, il trébuche. S?il n?était rattrapé par son père à cet instant, Nasser se serait affaissé. La tête ourlée de cheveux gominés qui dissimulent une grosseur au crâne, des gouttes de sueur perlant le long de son cou, le garçonnet, vêtu d?une petite chemise rouge aux motifs noirs et d?un short gris bordé de bleu, est encore essouflé par son effort. Les yeux injectés de sang, les lèvres roséolées et fendillées, le visage grimaçant, il essaie de marmonner quelque chose. Mais aucun cri, aucun mot ne résonne. S?installant dans le fauteuil avec peine, Nasser soulève péniblement ses pieds pour les appuyer contre une table. « Azordi doulère là pli fort. Tantôt mone alle l?hôpital pou alle fer sa bosse ki lors mo la tête là chauffé dans banne l?appareil. Mo fatigué alle l?hôpital. Mo gagne bocou doulère dans mo lipied. Pas capav marsé? », confie-t-il, d?une voix saccadée.

Pour apaiser ses douleurs, le petit ingurgite de grosses pilules que ses parents mélangent à de la crème glacée pour l?aider sans doute à supporter leur amertume. Il lui faut en avaler 84 par mois. Après avoir suivi une chimiothérapie, le petit entame de nouveaux traitements, qui sont accompagnés d?effets secondaires. Ce qui lui est insupportable, ce sont ces vomissements incessants. « Kan mo manzé mo vomi. Ena fois, même si mo fek manze ène cuillère la soupe, mo senti ène la bile monté. Mo pas capav tini, mo vomi. Après ça, mo senti moi bien faible. Ça capav arrivé tous les zours. Ler là mo gagne la fièvre aussi. Mone fatigué prend médecine mé mo pas pé bien même », relate Nasser. Impossible de songer à avaler le succulent briani que lui concoctait régulièrement sa maman. Aujourd?hui, le petit garçon ne peut mâchonner que des légumes et d?autres aliments en purée. Pas étonnant qu?il devienne aussi maigrichon ! Même si ces traitements lui sont très pénibles, l?enfant livre un combat quotidien pour ne pas être fauché par la mort.

Son calvaire a débuté en mars 2001. Il était une heure du matin lorsque Nasser, pris de violentes douleurs au ventre, fait irruption dans la chambre de ses parents. « Ler line vine guette nous et dire li pé gagne doulère, nou fine amène li l?hôpital. Doctère ki fine examine li ine dire nou ki alermen li pé gagne lé vers ou bien banne problèmes gaz. Li fine donne li médecine mais ça pane servi nanié. Au contraire, mo garçon ti pé commence gagne lotte doulère dans so li pied ek fer la fiève. Ti pé donne li boire banne antibiotiques mé ça aussi pas fer nanié. Nasser ti pé transpire bocoup et pas capav déplace par li tou sèle », explique Naguib Jannoo, le père de Nasser. Devant les complications que présente son fils, il va régulièrement à l?hôpital pour des soins qui s?avèrent jusqu?ici sans succès. Au bout de cinq mois, la situation se corse. Après un examen médical, un médecin décèle une grosseur à l?arrière du crâne de Nasser.

Afin d?avoir un autre avis médical, les parents du garçonnet se tournent vers un neurologue du privé. « Doctère là fine dire nou ki capave enlève ça bosse là. Mé ler mo pé charié Nasser dans mo lé bras pou sorti dépi consultation, doctère lé fine dire moi ki li pas normal ki mo zenfant pas capav marsé. Line dire moi ki capav éna lotte problème et ki bizin fer ène scan », poursuit le père.

L?échographie révèle que Nasser est atteint d?un neuroblastome ? une forme de cancer rare chez l?enfant. Kavita, sa mère, est désemparée. Elle attend et refuse de permettre à ces mots si cruels de pénétrer dans son c?ur. « C?était ène grand choc pou nou. Nou fine bouleversés mé nou pa fine baisse lé bras. Noune alle guette lézot doctères mais zot ine dire nou ki trop tard et pas pou capave fer aukène l?opération pou sauve Nasser », souligne cette dernière. Selon les médecins, le cancer s?est rapidement propagé. La seule option demeure la chimiothérapie.

L?enfant doit alors fréquenter divers centres de soins de l?île. Après avoir effectué des prélèvements à des fins d?analyses, les médecins tâchent d?extraire la tumeur mais en vain. L?état de santé de Nasser empire. Il perd ses cheveux et est régulièrement admis à l?hôpital. Le cancer le gangrène à vue d??il et s?attaque à ses artères.

Ne voulant pas céder, Naguib et Kavita Jannoo trouvent une lueur d?espoir lorsqu?ils apprennent que des traitements dispensés dans un hôpital indien peuvent guérir leur fils. « Nou fine fer ène demande ministère de la Santé pou ène assistance financière mais li fine rejeté. Nou fine bizin réfaire application et fer ène tas démarches pou ki finalement banne là accepté avoye Nasser en Inde », déclare le père de Nasser. Le ministère débourse Rs 200 000 pour les frais d?hospitalisation. Admis au Indraprastha Appollo Hospital à New Delhi, Nasser est opéré en août 2002. Deux semaines après, il rentre au pays. Quelques mois s?écoulent. Le petit semble mieux se porter. Ses parents sont sur le point de pousser un ouf de soulagement mais le cancer le traque à nouveau. Il veut avoir raison de lui. Tout recommence. Douleurs, poussées de fièvre, amaigrissements? Il faut retourner en Inde. Mais cette fois-ci, les parents de Nasser doivent trouver l?argent pour financer ce second déplacement. Issus d?un milieu modeste, les Jannoo sont soutenus par quelques proches et font également des démarches auprès des autorités pour pouvoir organiser une collecte de fonds.

Juste le temps de souffler ses huit bougies le 15 juillet 2003 et Nasser s?embarque pour l?Inde avec sa maman. Après son admission à l?hôpital, les médecins l?informent qu?il doit subir une greffe de la moëlle épinière. « C?était ène moment bien difficile pou vive. Nasser pas ti capav manze nanié. Li ti relié avec ène banne tubes ek l?appareil. Mo pas ti capave touche mo garçon. Pou mo reste à côté li, mot ti oblizé mette banne linge protection ek banne masque. Li ti bien dire pou guette li coume sa dans so souffrance », raconte Kavita.

Contenant son désarroi au fond de son coeur, elle se précipitait vers les toilettes de l? hôpital pour éclater en sanglots. Un jour, alors que Nasser était saisi de douleurs d?une violence insoupçonnée, il s?était résigné à mourir. « Mama, mo coire mo pou mort ici. Rétourne moi Maurice », se lamente-t-il, d?une faible voix. Mais Kavita ne veut pas le laisser mourir. Elle s?accroche. Lui aussi. « Banne doctères ti pé dir moi ki Nasser ti éna ziste 3 % chance pou vive mé mo ti pé fer la prière et mo ti pé saye reste positive malgré tout. Mo fine vine l?Inde avek li et pas ti question ki mo rétourne sans li. »

Lorsque Nasser revient à Maurice, il suit conjointement un traitement médical pour soigner sa grosseur à la tête à l?hôpital de Candos et pour les autres symptômes liés au cancer avec des médecins indiens. Mais son état de santé ne s?améliore pas. « Nou toujours lors nou garde. Nasser pas capave fer bocoup zafer, bizin prend li pou amène li et pas capav laisse li dans soleil. Ena bocoup zafer li népli capav fer. Li ti bien content alle l?école mais li pas trop capav allé kan li bizin alle l?hôpital », affirme le père du petit.

Ce dernier est confronté aujourd?hui à un autre problème de taille. Il doit rembourser plus de Rs 248 436 (roupies indiennes) aux médecins indiens car les collectes publiques et les dons des proches n?ont pas suffi pour réunir la somme nécessaire. À l?heure actuelle, les parents ne savent plus à quel saint se vouer pour trouver des fonds.

Mais ils ne comptent pas renoncer à leur inlassable combat. « Li bien dire pou surmonte tout sa là mais nou pou contigne coire pou sauve so la vie », souligne Kavita.

La vie de Nasser ne tient aujourd?hui qu?à un fil. Il veut apprivoiser ses craintes. Celles que la mort ne l?emporte. « Mo envie guéri. Mone fatigué malade », dit-il. Secrètement, il songe d?un autre monde où il se voit, plein de vie, dribblant avec un ballon de foot avec les autres gosses du quartier ou jouant à la toupie.

Puis quand il sera grand, il s?en ira dans un avion. Mais ce ne sera pas pour repartir en Inde pour y subir une nouvelle opération. Cette fois, il assurera les commandes de l?engin et réalisera son rêve : devenir pilote.

Nasser songe à un autre monde où il se voit plein de vie, jouant avec les enfants de son âge.

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