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Mémoriales
En accord avec Jean-Claude de l?Estrac, je reprends, ce premier novembre 2004, rendez-vous avec l?express et avec son lectorat. C?est pour moi, le plus sûr moyen de rester en liaison directe avec l?île natale. Un lieu reconnaissable à sa géographie et à son histoire intimes dont je veux être l?inlassable témoin à la table du temps qui passe. Avant tout, le lieu de ma propre géographie et de ma propre histoire, peu importe l?absence, l?exil et ses sortilèges. Il est toujours temps d?être soi-même et d?assumer vaille que vaille sa propre identité. Je ne regrette rien et accepte, sans besoin d?apitoiement ou d?indulgence et surtout pas de petite musique de nuit, les longues années d?une existence d?ombres et de lumière. Avec la secrète espérance qu?elle dure encore, le temps de terminer, au moins, la rédaction déjà bien entamée de Sarah du jour et de la nuit, une oeuvre pour exalter l?immense présence d?une femme qui m?a inspiré la tentation d?aller plus loin que le voyage, peut-être aux confins du sable et de la cendre : ? retour à l?enfance/avec ses colliers d?oiseaux/leur prière du soir/au cou du tamarinier/(?) ? l?enfance à l?écoute/apprend la mal-crépuscule/oublie la prière/pour ne retenir qu?images/de rage en paroles rebelles/? en plein champ ouvert/aux conciliabules de l?âme/avec noire ivresse/de faux et vrais mensonges/je loue déjà mon théâtre? ne pas jouer faux/dès le lever du rideau/convoquer la mer/pour finir le maquillage/d?un héros d?exil et d?encre? (EJM, De cendre et de sable, Collection G.R.A.P.H.I.T.I., Editions PHI, Luxembourg, 1996), ah ! ma grand-mère Sarah, combien tu me dictes mille et mille mémoriales? Me voici donc à désordonner mes affaires, à rédiger des mémoriales, sans trop me soucier du commencement, de la suite et de la fin de telle ou telle confidence, de tel ou tel récit, de telle ou telle occurrence? Ainsi, tenez, pas plus tard que deux semaines de cela, je me suis rendu compte combien notre identité de Mauricien comptait. Eu égard à l?autre, aux autres? C?était à Dakar, à l?occasion d?une réunion des intellectuels africains, placée sous l?égide de l?Union africaine.Invité de Pretoria par la présidence du Sénégal, je me suis d?emblée joint à la délégation mauricienne et insulaire, composée de Souriah Gayan, directeur général de l?Institut Mahatma Gandhi, Françoise Labelle, député à l?Assemblée nationale de Maurice et député au parlement panafricain, Sheila Bunwaree Ramharai, professeur associé de l?Université de Maurice, Jocelyn Chan Low, directeur du Centre culturel mauricien et professeur associé de l?Université de Maurice, Vinesh Hookoomsingh, vice-chancelier de l?Université de Maurice et Jean-Yves Violette, président du Centre culturel Nelson Mandela pour la Culture africaine. La précision ès qualités de chaque membre de cette délégation était au demeurant, à mes yeux et pas seulement, une première garantie de participation utile dans le cadre d?une telle consultation. Et pourtant, sans dessein aucun d?afficher une quelconque volonté de se distinguer des autres participants interafricains et continentaux, nous sommes vite tombés dans l?absurde. Je dis nous, car, tout le long de l?épisode tourmenté de ne fut-ce que l?interminable épreuve de l?inscription et l?obtention de badge personnalisé, j?ai partagé avec mes concitoyens ? solidarité oblige ? cohue, tohu-bohu, incohérence et incompréhension, bref, un bien triste méli-mélo plus proche du drame qu?autre chose. La confusion qui a sévi et perduré, ne doit surtout en rien concerner nos hôtes sénégalais eux-mêmes les premiers touchés. Ils ont tout fait pour réparer sinon atténuer la cata. L?entière responsabilité incombe ? j?assume et signe ? à l?organisme extérieur, choisi pour assurer de Johannesbourg, sur le plan technique, de manière professionnelle, efficace et sereine, la mise en place et le suivi de l?événement. Une bonne partie du flop s?explique, sans pour autant rien justifier, par le difficile voire impossible dialogue entre la majorité de l?effectif de l?organisme technique signalé tantôt. Ce dernier, nous l?avons plus tard appris, était d?origine sud-africaine : une équipe jeune, à l?usage peu rompue ne fut-ce qu?au bilinguisme (anglais/français), souvent empêtrée dans des approximations anglo-franco-afrikans. Je vous laisse deviner la suite? Aussi, je comprends pleinement le président sénégalais Abdoulaye Wade, avec qui je partage une franche amitié vieille de plusieurs décennies, lorsque, peu de temps après Dakar, à l?importante réunion du Nepad (New Partnership for Africa?s Development) qui a suivi, il a relevé le manque d?égards envers la langue française au sein de l?assemblée des délégués présents à Sandton, Johannesbourg, le week-end du 24 octobre dernier. Objectant à la disette d?intervenants de langue française en cette occasion, il a souligné le fait que parmi la quarantaine d?experts ayant pris la parole le vendredi, seuls quatre parlaient français. Et de s?exclamer : ?Nous n?acceptons pas d?être ignorés. C?est mal. Faites ce que bon vous semble de mes propositions?. Ce à quoi, le président Thabo Mbeki, en ouvrant les débats, lui a répondu, mais en français : ?Merci, monsieur le président de séance ! ? Vous pouvez augmenter à cinq le nombre d?orateurs.?? Pour revenir à Dakar ? je prie la rédaction de noter l?absence volontaire et délibérée de paragraphes dans ces pages et dans toutes celles à venir et de bien vouloir partager avec moi ainsi qu?avec les lecteurs, le caractère ininterrompu proche de l?oralité que je choisis de leur donner ? je ne m?y suis pas retrouvé parmi mes compatriotes, mais avec eux, peu importe la rangée allouée. Pour autant, pas un instant avons-nous pensé faire bande à part, nous distinguer des autres. Je reste persuadé que nous avions, au sein de notre délégation, chacun selon son titre et selon ses qualités, notre rôle à jouer, et surtout notre part à offrir, si minime fut-elle. Mais l?assemblée a tôt fait de tourner à un assemblage hétéroclite où chacun semblait ne vouloir présenter que lui-même, requérant la parole, martelant son propre discours hélas ! souvent lourd de lieux communs, soucieux de sa propre promotion, avide d?assouvir ses ambitions. Et l?Afrique dans tout cela servant de prétexte. Ni plus ni moins? Les propos de quelques rares personnalités tranchaient certes, mais comme des voix dans le désert : le Sénégalais Abdoulaye Wade, le Malien Alpha Oumar Konaré, le Sud-Africain Thabo Mbeki et le Prix Nobel nigérian Wole Soyinka. Ceux-là avaient bel et bien saisi le caractère plus précisément intellectuel de l?événement comme entendu par l?Organisation africaine. Pour une fois, on espérait émerger des eaux troubles de la politique propagandiste et partisane, mettre une sourdine aux querelles intestines, pour regarder en face un continent lardé de toutes parts. Mais rien n?a fait, ou si peu ! ? Ici, dans ces pages d?abord culturelles, je plaide coupable de dérogation, si besoin est. Je dois fermer ce qui a surgi comme une parenthèse, pour moi pas si mal placée que ça?Mon v?u serait de reprendre le fil ? souvent interrompu mais jamais rompu, non pas d?une mémoire mais de bribes mémoriales d?un destin dont je connais l?alpha et ignore l?oméga. A la fois, quoi de plus sûr et de plus aléatoire : et me revient le mot hindi tagdir (destinée) que j?ai appris de mon maître en Indian Culture, le professeur Ram Prakash. Tagdir que j?ai hissé au rang de mes mots fétiches comme séga, comme ki koté et autres létan margoz, mots gardiens de haute mémoire? Par ailleurs, je dois à ma passion incontrôlée et incontrôlable pour les dictionnaires français que je collectionne quitte à m?endetter, le présent emploi de l?adjectif mémorial que j?ai découvert dans Les mots obsolètes d?Antoine Furetière (1619-1688), auteur du Dictionnaire universel qui lui valut d?être exclu de l?Académie française. Mais l?usage a depuis consacré tant de mots du vocabulaire que Furetière, avec les années, est passé de l?état de licence à celui d?autorité. Mémorial serait donc un adjectif signifiant qui regarde la mémoire, il prend un e au féminin, Furetière donne comme exemple L?arithmétique mémoriale. Il n?a pas fallu davantage pour que j?accapare le mot, et que, par licence lyrique, je propose à l?express l?usage de Mémoriales (en tant que substantif) pour l?ensemble de mes contributions littéraires hebdomadaires du lundi? La semaine prochaine, j?aimerais évoquer Haïti, un pays que j?ai découvert, sous maints rapports, proche de Maurice, et avec lequel je partage mille mémoriales. A suivre donc?
?Il est toujours temps d?être soi-même (...) Je ne regrette rien et accepte, sans besoin d?apitoiement ou d?indulgence et surtout pas de petite musique de nuit, les longues années d?une existance d?ombres et de lumière.?</I>
Edouard J. MAUNICK
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