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Mille passions pour décrire « enfants de mille races »

14 novembre 2004, 00:00

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Accrochant ! Et moi qui naïvement croyais mon île Maurice divisée en million d?habitants de races, cultures, religions différentes. Exagéré ! diront mes contradicteurs. La famille est déjà une cellule unitaire ramenant ma division millionnaire à 250 000 ou à 200 000, selon qu?on opte pour la famille nucléaire ou nombreuse. Ouais ! Si on veut? Selon que l?on considère hommes et femmes, sinon de races différentes, du moins de cultures et de comportements différents. Selon que l?on considère le fossé des générations comme une fracture culturelle infranchissable ou non. Nous, qui connaissons si bien chacun de nos défauts, ne pouvons que nous réjouir que nos enfants diffèrent autant et en mieux de nous.

Plus généreux que moi, Jean-Claude de l?Estrac, ancien Mahébourgeois, ancien boy-scout de Saint-Jean, ancien rédacteur en chef adjoint de l?express, ancien militant historique et renouvelé et actuellement directeur général du groupe médiatique La Sentinelle Ltée, ne retient que mille races solidement implantées et enracinées à Maurice. Je concède mon exagération déplacée d?autant plus facilement que même réduit à mille races, voilà de quoi donner un surcroît de tintouin au grand chantre du communalisme scientifique et ce, à quelques mois seulement des prochaines législatives. Je concède? mais il n?empêche : une île Maurice divisée en million d?habitants, c?est mille fois plus enrichissant que des enfants mauriciens de mille races. Et ce n?est pas la Valse à mille temps qui me contredira.

Mais il ne suffit pas de multiplier mille par mille. Jean-Claude de l?Estrac l?emporte sur nous car il ambitionne de décrire l?histoire et la destinée de chacun de ces Mauriciens de mille races. Et il ne se contente pas de vouloir, il nous offre désormais ce premier tome d?une trilogie, d?une superbe fresque, ou plus exactement d?une mosaïque panoramique aux mille faïences. Un délicieux millefeuille que seul un maître pâtissier, un Cécil B. de Mille, de sa trempe peut nous servir sur un plateau au caractère prestigieux et faisant bonne impression.

Il y a mille façons de considérer l?histoire de notre île, mille façons de la concevoir, de la lire, de la décrire. Jean-Claude de l?Estrac choisit de décrire l?ensemble à grands traits aux courbes gracieuses et élégantes, faciles à suivre même quand elles font partie d?un enchevêtrement harmonieux en dépit des apparences labyrinthiques qu?il s?amuse à prendre par moments.

Il faut l?imaginer en arrêt et en méditation devant chacune des sources primaires ou secondaires à la base de sa saga mauricienne. Est-elle crédible ? Faut-il la retenir ? Il faut deviner les heures de doute, d?interrogation, les décisions prématurées de retenir une donnée, suivies d?autres la biffant, pour ensuite la remettre à sa place accompagnée d?un gros point d?interrogation jusqu?au moment de grâce où tout s?illumine permettant à l?auteur de faire sien un point devenu incontestable à ses yeux ou le gommant à jamais.

D?autres historiens sont plus brouillons, surtout ceux qui se qualifient volontiers de défricheurs. Ils s?avancent téméraires dans un fouillis d?anecdotes. Ils progressent en accumulant des faits, des traits, sans s?embarrasser de savoir s?ils sont vrais, s?ils sont utiles, laissant aux lecteurs ? s?ils en ont ? le soin de les prendre ou non au sérieux. Le lecteur cherchera en vain ce fatras historique chez Jean-Claude de l?Estrac et ce, pour mille raisons. Il y a, pour commencer, son noble choix d?écrire pour les enfants, l?île Maurice de demain.

<B>Un « trou de mémoire » </B>

La saga des Mauriciens, enfants de mille races naît du désir de Nicolas, son fils, de s?initier à cette histoire de Maurice qui passionne tant son militant et journaliste de père. Sitôt dit, sitôt fait ? Jean-Claude étant par excellence l?homme des décisions à la fois longtemps mûries et prises sur le champ ? le père conduit le fiston chez Mimie à la Librairie Le Cygne. Et nous voilà à la genèse de notre histoire commune, du moins pour ceux qui savent que la Librairie Le Cygne renvoie aux Portugais qui redécouvrent notre île après, entre autres, des Arabes et qui la nomment Ilho de Cirne. Et là, Le Cygne fait signe à Jean-Claude sous forme d?un « trou de mémoire ».

Incroyable mais vrai ! Mimie ne dispose pas de livre pouvant raconter, à Nicolas de l?Estrac, l?histoire du peuplement de notre île. Passons sur l?engueulade, sans doute, prodiguée à Mimie, tout en sachant que la plus belle libraire au monde ne peut offrir que ce dont elle dispose sur ses étagères.

Je conteste, toutefois, ce Cygne faisant signe à Jean-Claude en 1986 car je sais et témoigne que dès 1975 et certainement avant, Jean-Claude songeait à raconter l?histoire du peuplement de Maurice. Et j?en veux pour preuves, ses dossiers, remplissant des pages entières de l?express d?avant l?offset. Qui se souvient de sa passion à la fois ethnocentrique et plurielle, de son ardeur à décomposer pour recomposer plus harmonieusement, a toujours su qu?un jour Jean-Claude écrirait cette saga du peuplement de notre île. Ce jour est simplement arrivé puisque le premier tome de cette trilogie est désormais à notre disposition.

L?histoire de ce livre d?histoire qui n?existait pas en 1986 et qui existe désormais me gêne car je me sais plus indulgent que Jean-Claude à l?égard de ceux qui, avant cette date et depuis, ont écrit l?histoire de Maurice. D?autres historiens se sont efforcés de réunir dans un seul livre cette histoire à la fois fabuleuse et exemplaire. On peut citer Amédée Nagapen, Sydney Selvon, Vijaya Teelock, et pourquoi pas Kissoonsingh Hazareesingh et Auguste Toussaint. J?ai aussi trop de respect pour ceux qui préfèrent aborder notre histoire commune par l?autre bout de la lorgnette, en focalisant sur tel ou tel aspect, sur telle ou telle période, sur telle ou telle communauté. Ce faisant, je ne m?éloigne guère de Jean-Claude. Il veut tout raconter dans une unique saga. Je me contente d?aligner l?une contre les autres les ?uvres d?autres historiens, je saupoudre le tout d?un peu de Comment vivre à l?île Maurice en 25 leçons et je dispose ainsi de la synthèse de notre histoire commune.

Jean-Claude de l?Estrac possède toutefois un net avantage sur quelques-uns de ces auteurs, du moins sur ceux qui ne partagent pas son souci de peaufiner point par point sans jamais perdre de vue que chaque point fait partie d?un ensemble et qu?il convient de lui donner la place qui lui revient sans qu?il empiète sur celle attribuée aux autres. Il possède aussi l?avantage, ô combien appréciable, d?être fluide dans son récit. Du journalisme, il conserve ce besoin d?aller à l?essentiel, à l?annonce informative et révélatrice, sans s?encombrer inutilement de logique chronologique ni d?explications non sollicitées. Avec pour résultat, un livre d?histoire lisible et surtout accessible à la grande masse des lecteurs qui se retrouveront en pays connu. Un livre agréable car écrit par l?enfant émerveillé que demeure l?auteur, pour des enfants de mille races en commençant par les siens ou plus exactement ceux des siens.

Cette saga historique se lit comme un roman. Les mots toujours simples et puissants s?enchaînent harmonieusement. On se laisse prendre par ce long fleuve tranquille mais si populeux. Un paragraphe en appelle naturellement un autre, une page la suivante, un chapitre le suivant, le tome i le tome ii. Les périodes défilent sous nos yeux émerveillés, puis les années, puis les personnages incontournables et les figures de proue. L?homme aux mille passions raconte paisiblement, sereinement, l?histoire des enfants aux mille races. Il n?est pas question ni de milan mais de crécerelle, ni de mille ans mais bien de la moitié d?un millénaire. Il n?est pas question de millépore mais de Port-Louis et du Grand-Port. Pour le millefeuille, nous devrons attendre la parution du troisième tome. L??uvre frôle par moments l?anthropologie en décrivant l?homme et son milieu. Disciple d?Hyppolite Taine, l?auteur sait que l?étude des milieux est celle de la race, du milieu et du moment et qu?en toute chose, il importe de connaître le milieu d?où l?on vient et le milieu où l?on va, afin de s?adapter toujours au milieu dans lequel on doit vivre.

<B>La limpidité d?un Flaubert</B>

Des milieux historiques bouderont peut-être la part parcimonieuse accordée à certaines précisions, volontairement sacrifiées pour ne pas alourdir un texte se voulant fluide, pour ne pas décourager un lectorat bon enfant. Les milieux littéraires apprécieront la réussite de cet historien écrivant avec la limpidité d?un Flaubert et qui, comme Milton, décrit passionnément paradis perdu et paradis reconquis. Les milieux bien informés apprécieront la réussite de ce journaliste racontant notre histoire comme d?autres rendent compte d?un événement la marquant d?une milestone. Les militants se souviendront avec nostalgie du temps béni où leur parti disposait des lumières d?une pensée si belle et si noble.

Ce premier tome est en tout cas un coup d?essai se révélant un coup de maître. C?est normal puisqu?il n?y a que les grandes passions qui engendrent les grandes histoires. Ces pages pleines de passion forment en tout cas une histoire passionnante à lire. Ce De l?Estrac est définitivement un bon millésime à qui l?on souhaite mille fois mille lecteurs et qu?il faut se procurer rapidement car, une fois la première édition épuisée, le lecteur risque non seulement de rencontrer une charmante libraire qui ne disposera plus de livre, mais de devoir à son tour écrire une ?uvre aussi belle. Ce qui n?est pas donné à tous.

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