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Matière première
Il a l?habitude de dire cela à ses élèves. «Imaginez que vous êtes dans une île, comment auriez-vous fait ?» Comment adapter l?idée aux contraintes techniques. Le b.a ba de la sculpture.
Nirmal Hurry est l?homme des solutions pratiques. Les bronzes à la finition stylée, évidemment qu?il saurait en faire, mais ce ne serait pas lui. D?ailleurs, quand il s?est mis à la récupération, à aller fouiller dans ce que les autres avaient jeté, pour y trouver des trésors d?imagination et de créativité, les réactions négatives n?ont servi qu?à l?encourager.
C?est sûr. Mettre dans son salon une sculpture faite de matériaux ramassés dans une poubelle, faut oser. Réplique authentique d?un acheteur : «Apporte moins un bronze bien poli, bien glacé, là oui».
Face à cette «provocation», l?artiste ne pouvait ne pas réagir. «J?ai voulu faire cela parce qu?il faut que l?art évolue». Que son art évolue.
Incommodé ni par les odeurs, ni par la saleté, il a mis la main à la pâte. Ramenant chez lui des tas d?objets hétéroclites, aux formes «intéressantes». Constituant ainsi son dépotoir personnel, à domicile. Au grand dam de ses proches. Car avant d?entrer dans les salons feutrés, ou au Caudan, la sculpture c?est physique. C?est salissant.
<I>«C?est le début des vrais questionnements ; qu?est-ce que je dois faire : de l?abstraction, du conceptuel ? Aux Beaux-Arts, je faisais beaucoup de réalisme avec du ciment, j?ai voulu passer à autre chose».</I>
Dans son bureau-atelier à l?Ecole des beaux-arts, Nirmal Hurry planche sur les fiches de notes pour les épreuves d?examens. Autour de lui, un fouillis fait de créations précédentes, des oeuvres démontées et rangées, et des tas d?objets dont on ne voit pas a priori à quoi ils servent.
Lui, se sert des concours pour avancer. Habitué des compétitions, c?est le moyen pour lui de «donner un nouveau souffle à ce qui se fait déjà». Sans doute se mesurer aux autres aussi.
Lauréat du concours de sculpture «Fine Nine», organisé par l?agence Immedia, Nirmal Hurry a réagi au quart de tour. Pas de récup?art cette fois. «Pour montrer que je ne suis pas stagnant», se défend-il. Montrer qu?après vingt ans, ses recherches continuent.
Première étape, déchiffrer le thème imposé. Et puis, avoir une idée. La faire tenir entre des plaques de verre et de la cire. S?inspirer en passant de la Chapelle Sixtine. Et rajouter un troisième personnage pour contourner les problématiques du genre. Et éviter que l?on ne fige ses personnages dans une relation de couple. Se mettre aussi dans «la peau du public», pour réaliser une oeuvre «très réaliste», quelque chose qui soit à la portée du plus grand nombre.
Lignes directrices de cet homme qui se dit artiste avant d?être chargé de cours. Artiste avant d?être un guide, un accompagnateur pour ses élèves. Un artiste qui a pris le temps de se chercher. Qui a hésité entre la peinture et la sculpture, avant de se décider à modeler la matière pour de bon.
Après le Diploma in Fine Arts au Mahatma Gandhi Institute, Nirmal Hurry obtient une bourse du gouvernement français, pour quatre ans aux Beaux-Arts à Paris.
Nous sommes en 1984. C?est le choc. «J?étais complètement perdu». Face à la liberté accordée par les profs. «C?était à vous de vous débrouiller pour tout trouver, depuis la salle où se tenaient les cours, jusqu?à ce sur quoi vous vouliez travailler».
Quatre ans à, «manger ensemble à midi avec le prof et les autres élèves». Rêvant tout haut de dompter la matière. Avant de retomber dans la réalité locale à son retour en 1988.
Avec des parents qui disent, «tu as ton diplôme maintenant, faut chercher du boulot». Se résoudre à une petite vie rangée ? Pas Nirmal Hurry. «Les diplômes c?est juste un passeport, c?est quand vous les avez eus que le travail commence».
«C?est le début des vrais questionnements ; qu?est-ce que je dois faire : de l?abstraction, du conceptuel ? Aux Beaux-Arts, je faisais beaucoup de réalisme avec du ciment, j?ai voulu passer à autre chose».
Quand il revient en 1988, c?est pour trouver que «Maurice est très sale. Ceci dit, peut-être que je ne le voyais pas avant de partir pour Paris». Ses yeux sont sensibles aux champs de canne asphyxiés par des déchets plastiques. «Je me suis dit que j?allais participer à l?effort de sensibilisation et en même temps faire ma part de nettoyage».
Sensibilité aux sujets de société que Nirmal Hurry expose depuis une vingtaine d?années dans les éditions annuelles du Salon de Mai. Pour chaque fois remettre en cause ceux «qui croient que l?art reste au niveau du décoratif». Il y a notamment montré une ronde de chiens qui se sentent, accompagnée d?une référence bien sentie à 1982.
Remise en question. Il y a dix ans, grâce à une nouvelle bourse d?études, Nirmal Hurry passe la maîtrise à la Jamia Millia University à New Delhi. Par choix. Celui d?un étudiant d?âge mûr. Qui après avoir vu ce qui se faisait sur le vieux continent, pense qu?il était temps pour lui d?aller vers l?Orient. Parce qu?«on est assez renfermé dans une île».
Un jour, en sortant d?un cours, il tombe sur un cordonnier assis sous un arbre. Dès qu?il a terminé une chaussure, le cordonnier l?aligne contre l?arbre. «Il faisait grimper les chaussures dans l?arbre. Je croyais que l?art était à l?école alors qu?il était dans la rue».
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