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Marie-France COLLARD filmer pour la bonne cause

13 novembre 2004, 20:00

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Depuis plusieurs années, vous faites du documentaire social (du génocide rwandais au sort d?ouvrières d?une multinationale). Pourquoi cet intérêt ?

Cet intérêt s?enracine essentiellement dans un profond sentiment de révolte. Comment en effet être d?accord avec l?état de la planète : la misère grandissante pour la majorité de la population, l?indifférence presque instituée à la souffrance des autres, de « l?autre » - surtout s?il est loin, ou d?une autre couleur, ou pauvre - et comment être d?accord avec la manière dont la plupart des médias nous en parlent ? Essentiellement par omission, d?ailleurs. Le documentaire, c?est faire oeuvre à partir du réel, le saisir, pour le reconstruire, pour en proposer au spectateur une autre lecture, en se fiant à son intelligence, à sa capacité de raisonner autant qu?à celle de s?émouvoir. Or comment parler de ce monde quand de plus en plus on est en désaccord avec lui et avec ceux qui le dirigent ? Comment se taire, si se taire veut dire être complice ? Comment parler des arbres, quand, pour citer Brecht : Parler des arbres est presque un crime car c?est faire silence sur tant de forfaits ?

Filmer le monde peut-il aider à mieux le comprendre ?

Dans mon cas, oui? Il y avait, à la base de chaque projet, autant Ouvrières du Monde que Rwanda 94, en théâtre et en documentaire, cette volonté de comprendre, de combler ma ou notre propre ignorance, dans l?idée de rendre compte, tout en n?acceptant pas les limites qui nous sont habituellement imposées : et la première est celle qui veut diviser les thématiques au lieu de les rassembler, ou d?utiliser des transversales. Peut-on, en toute honnêteté parler des problématiques des pays du Nord et de celles des pays du Sud de manière séparée, alors que le monde économique qui en détermine les règles, joue depuis longtemps sur un échiquier planétaire, avec la domination manifeste et terriblement meurtrière des uns sur les autres ? J?ajouterais, mieux comprendre le monde afin d?espérer pouvoir le changer?.

A travers le cinéma et le théâtre, vous ne cessez de vous interroger. Où en sont vos observations aujourd?hui?

Les questions qui aujourd?hui me mobilisent restent les mêmes, il n'y a pas beaucoup d?avancée, il me semble .. Mais, fondamentalement, ce qui m?inquiète, c?est notre capacité d?aveuglement, à nous, les êtres humains et cette faculté à ne voir que le court terme, tant dans le domaine boursier que dans l?évolution écologique et même génétique, tant dans la vie individuelle que dans la collectivité, alors qu?à moyen terme, nous allons lourdement payer cette cécité. Le monde tel qu?il est aujourd?hui est le monde tel que l?homme l?a construit, avec la maîtrise ? à la fois formidable et inquiétante - acquise au fil des siècles : il peut ? nous pouvons - influer sur l?ordre ? ou le désordre - actuel, qui n?a rien de surnaturel ou d?inéluctable.

Dans le cadre du Mois du Documentaire, vous présentez votre documentaire. Où en sont les ouvrières du monde aujourd?hui ?

Les portraits de femmes ouvrières présentées dans le film auraient tout à fait pu être tournés aujourd?hui. Le système ne change pas. Une multinationale cherchera toujours à délocaliser et à produire à moindre coût. Dans cette logique, les conséquences en termes de souffrance humaine ne rentrent pas en ligne de compte. Les acquis dont nous bénéficions encore aujourd?hui, en occident, et qui peu à peu, se réduisent, n?ont jamais été des cadeaux : ceux qui les ont gagnés l?ont fait parfois au prix de leur vie. Et si l?on parle du secteur textile, particulièrement de l?habillement, qui emploie en majorité des femmes, de grands bouleversements s?annoncent suite à l?abolition des quotas d?exportation au niveau mondial en janvier 2005. La situation dans beaucoup de pays du Sud ? y compris chez vous, à l?île Maurice, où ce secteur est je crois, bien implanté ? ne risque pas de s?améliorer?

Interview réalisée par Martine LUCHMUN

Une cinéaste engagée

Cinéaste engagée qui a fait du documentaire social son cheval de bataille, Marie-France Collard est belge. Elle participe à de nombreux festivals liés au documentaire social, notamment en Europe, aux Etats-Unis et en Argentine. Membre du Groupov, un collectif d?artistes, auteur et réalisatrice, elle mène campagne pour plus d?égalité sociale au niveau mondial. Après la diffusion de son documentaire, Ouvrières du monde, elle ouvrira les débats sur les délocalisations des firmes vers des pays ou la main-d??uvre est moins coûteuse.

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