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Marcelin Azie Portrait en confidences
Au bout d?une rue étroite de Camp Créole, des chiens faméliques adossés aux haies clairsemées jettent des regards vides.
Marcelin Azie m?attend. Il marmonne quelques mots incompréhensibles et m?invite sous une tonnelle qui couvre un passage large d?à peine plus d?un mètre séparant la petite maison de la rue.
Son beau-frère soude une portière de voiture sous un appentis faisant office de garage. L?odeur de peinture brûlée est tenace.
Deux chaises rouges face à face pour notre conversation.
Une heure pendant laquelle sa voix basse, hésitante, criblée de bégaiements, essaie d?expliquer l?horrible ou peut-être l?horrible méprise.
Il est penché en avant et bouge sans cesse ses mains épaisses, marquées.
Chez les voisins, la guitare basse techno vibre à faire péter les murs.
? Comment ça va la vie depuis que vous êtes sorti de prison ?
? Je suis content d?être sorti. Je suis tranquille, «me pa sa kantite trankil-la». Ma tête est fatiguée. Je ne peux pas dire que je suis libre.
Les mains tremblent beaucoup, la voix aussi. Tant que tout ça ne sera pas fini, ça va le travailler. Le sommeil est difficile. La petite maison avec la tôle qui vous passe à quelques centimètres de la tête, ça ne doit pas aider à trouver le sommeil.
? Vous ne serez pas tranquille tant que tout ne sera pas fini ?
Marcelin prend quelques secondes pour répondre.
Louloune, sa tante, qui vient d?arriver intervient :
? Dis-lui que tu es tranquille, attention qu?il croie que tu as quelque chose à te reprocher.
Louloune a du caractère et son influence, son affection intempestive sur Marcelin, est palpable.
Entre les quelques centimètres qui séparent mon visage de celui de Marcelin, celui de Nadine. Son image est là implacable entre nous pendant toute la conversation. Ceux qui sont partis sous le sceau de la violence et de l?innommable ne s?en vont pas comme ça d?un claquement d?ailes.
Marcelin Azie a rencontré les parents de Nadine, Caroline et Jean-Yvon Dantier. C?était pendant sa détention à la prison.
Le sujet abordé, un léger sourire éclaire son visage grave.
? Je suis content d?avoir pu leur parler. ça m?a beaucoup touché qu?ils viennent me voir, qu?ils me parlent. Oui, oui qu?ils me parlent.
? Qu?aviez-vous à leur dire ?
? Que je suis innocent. Que je ne connais rien à toute cette affaire.
? Vous pouvez me le dire à nouveau là, à cet instant où nous nous regardons dans les yeux ?
? Oui. Je n?ai rien à voir dedans.
La déposition signée par Marcelin Azie explique crûment l?horrible. Je me souviens de chaque mot.
« Mo finn koste pre ar li mo finn dir li bonsoir. Li pa finn reponn mwa. » Plus loin le début de l?horreur. « Mo finn blok li avek mo de lamain, mo finn trap so zepol mo finn rise li et mo finn amen li dan terin vag. Mamzel-la finn crye for. Mo finn bous so la bous avek mo lamin gaus. » Après c?est la salissure ultime. Celle d?un corps non voulu planté dans le vôtre.
Irracontable.
Si ce n?est la banalité des derniers mots qui sait décrire l?irracontable :« Kan mo finn diboute, mo trouv mamzel- la pa pe bouze. Mo finn panse ki li finn mor. Mo finn peur, mo finn remet mo short, mo finn ale. »
Celui qui a signé cette déposition de son écriture hésitante et cabossée, est là devant moi.
Le silence persiste.
J?attends.
? C?est la police qui m?a forcé. Ils m?ont battu. Calottes, coups de poing. Ils ont tout écrit et m?ont fait signer. Ils m?ont emmené dans un bureau à Quatre-Bornes et m?ont dit : « Tu as tué une fille à Albion ». J?ai dit non, c?est pas moi ! Puis ils m?ont dit, « quand tu iras en cour, ne dis rien ». Moi je ne comprenais rien. Je n?ai jamais eu d?affaire de police dans ma vie. Jamais. Je ne sais même pas où cette fille est morte. Ce sont les policiers qui m?ont dit : « Pass la, pass la ». Ils m?ont fait montrer le lieu en me l?indiquant.
? Ils vous ont battu, mais personne n?a vu de marques sur votre visage et sur votre corps ?
? Je ne sais pas quoi vous dire.
? Qui vous a battu ?
? Un sergent. Après un autre. Il sentait la boisson. Je me rappelle de son visage.
? Pourquoi ont-ils voulu vous faire avouer si vous n?avez rien à voir là- dedans ?
? Je ne sais pas. Je ne sais pas.
? Vous n?avez pas essayé de savoir ?
? Non.
Louloune intervient.
? C?est parce que Marcelin est bête. Il est gaga. C?est un imbécile. C?est pour ca qu?ils l?ont choisi. Tout ce qu?on lui dit, il accepte, lui. Pourquoi on ne lui a pas permis de parler en cour ?
? Vous êtes d?accord que vous êtes un imbécile, que vous êtes bête, comme dit votre tante ?
Il penche la tête de gauche à droite, prend quelques secondes de silence.
? Oui je suis d?accord. Le premier jour qu?ils m?ont emmené en cour, ils m?ont dit de ne rien dire. J?ai écouté. J?avais un peu peur.
Puis, il raconte longuement sa détention. Il avait tout le temps la tête vide. Sans doute ce tournoiement incessant sous le crâne. Mais il se resaisissait. « J?étais innocent, j?allais bien finir par sortir. »
Il paraît sûr de lui.
? Marcelin, savez-vous qui a tué Nadine Dantier ?
Il ne semble pas étonné par la question. « Non », dit-il, « si je le savais j?aurais tout dit à la police et à tout le monde ! »
? Vous n?avez pas la moindre idée ?
? Du tout, du tout, du tout.
? Avez-vous été témoin de quelque chose que vous n?auriez pas dû voir ?
? Kifer ou dir mwa sa ? Mo pa kompran.
Bien sûr qu?il a compris. La question reste en suspens. La basse techno continue son périple.
Pourtant cette déposition d?Azie, elle est vraiment détaillée. Il y explique tout. L?heure, le lieu, l?intensité de la lumière, les vêtements de la victime, ses sous-vêtements. Lui portait un short, n?avait pas de sous-vêtements.
Il n?est pas agacé que je revienne sur la question. « Ce sont les policiers qui ont écrit tout ça. Ils m?ont fait signer toutes sortes de papiers».
Et puis cette observation qui saute aux yeux. Si ce n?est pas Marcelin Azie qui a tué Nadine Dantier, à qui sert cette machination ? Serait-on dans la théorie du complot orchestré ? Et cette affaire Mardi ? Et les rêves de Nadine Chaton qui accusent Azie? Lui reste stoïque. « Elle radote », dit Louloune.
Elle est debout derrière son neveu. Elle le protège de ses deux mains posées sur ses épaules. « Moi j?ai toujours dit. Si c?est Marcelin qui a fait ça, il doit payer. Il doit rester éternellement en prison. Mais si c?est pas lui, qu?il ne le mérite pas. Il doit sortir tout de suite. » Louloune l?affirme : tout le monde sait ici que Marcelin est un calme, un solitaire, un simple d?esprit. « Parfois », m?assure-t-elle, « quand une conversation se déroule, on n?essaie même pas de savoir si Marcelin comprend ce qui se dit. C?est vous dire s?il est bête. »
Lui tape doucement des doigts sur ses genoux. Son regard est vide. On dirait Salieri dans son fauteuil, pleurant de désespoir sur l?immensité d?Amadeus.
Puis il se dresse d?un coup.
? Mais je vous le dis, la police sait qui a commis ce crime !
? Qui s?en étonnerait si tel était le cas ?
Louloune s?impatiente.
« Nadine Dantier est sous terre. Personne ne la rendra à sa maman et à son papa. Elle a été martyrisée. Elle a souffert. C?est elle qui fera savoir à ses parents qui l?a tué. Li bizin fer zot trouve. Elle est morte pour nous, mais pas pour Bondié. La personne qui a fait ça viendra un jour se mettre à genoux devant la maman de Nadine pour lui implorer son pardon. »
Marcelin hoche doucement la tête.
? Quelles sont vos relations avec les femmes ?
Il est un peu gauche. « Rien. »
? Rien ça veut dire quoi ? Il m?explique qu?il n?a jamais été amoureux. « Zame mo finn kontan okenn tifi ».
? Aimeriez-vous avoir une amie ?
? Oui.
? Comment vous l?imaginez ?
? Pa fer narien kan mem li pa zoli, kan mem ki so kouler. Me se ki importan se ki li trankil trankil kouma mwa.
En attendant, plus rien n?est tranquille. Les nuits de Marcelin comme celles de Caroline et Jean-Yvon.
Nadine a rejoint le cortège des silencieux ensevelis dont les mémoires resteront souillées tant que se promèneront tranquilles des assassins qui connaissent la chance d?une police médiocre et risible.
Marcelin me regarde partir.
Son secret est en lui.
Les chiens sont toujours adossés aux haies. Ils ont toujours le regard vide.
La maison s?éloigne.
Aimeriez-vous avoir une amie ?« Pa fer narien kan mem li pa zoli? Si li trankil trankil kouma mwa. »
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