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Marcel Lagesse réclame une école d?art

4 janvier 2007, 00:00

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En cette rentrée 1982, Alain Gordon-Gentil interviewe Marcel Lagesse qui lui confie son v?u le plus cher : créer une école d?art ?pour ne pas laisser mourir des dons et des talents?. Un quart de siècle après, nous attendons toujours cette école d?art souhaitée par lui car on ne peut guère conclure que le département des Beaux-Arts et les quelques initiatives privées ou publiques d?initiation à la peinture et à la sculpture puissent prétendre avoir atteint en plénitude cet objectif sacré de ?ne pas laisser mourir dons et talents artistiques?.

Marcel Lagesse définit la peinture comme une évasion vers le Beau, le Vrai, mais aussi comme une joie intense où l?artiste s?isole au fond de lui-même. La solitude occupe donc une part importante dans sa vie. L?important pour lui dans l?existence n?est pas tant de faire ce qu?on aime mais d?aimer ce qu?on fait. Il dit souvent aux jeunes : ?Même si vous vendez des pistaches, faites-le bien, avec amour, dans un esprit de service?. Quand il peint, il se dit en communion avec la nature et avec l?homme. Sa main, son pinceau, va d?instinct aux couleurs qui s?imposent selon le cas. Il préfère les couleurs chaudes de l?hiver et des périodes de sécheresse à l?explosion des verts uniformes ou presque des lendemains des pluies estivales et diluviennes.

Il se méfie de l?étiquette d?artiste. Celui-ci ne doit jamais se prendre au sérieux. Il faut prendre au sérieux ce que l?on fait, ce que les gens disent de nous, mais jamais se prendre au sérieux. Il est peintre mais n?est pas un marchand de tableaux. Il expose les tableaux qu?il aime. Ceux qui les aiment les achètent. Il y aura toujours de la place chez lui pour les invendus.

Il se souvient d?une séance de peinture à Mahébourg. Une charrette à b?uf entre dans son champ de vision. En quatre coups de pinceau, il esquisse la place et les contours de la charrette dans le tableau inachevé, reportant le peaufinage des détails à plus tard. La charrette passe devant lui. Il entend le charretier disant à son fils ?Guetté nous sarrette ine rentre dans tableau Missié-là !? C?est le déclic d?une révélation. Si le propriétaire reconnaît sa charrette, il n?est plus nécessaire pour le peintre d?y ajouter quoi que ce soit. Son tableau est déjà réussi.

Pour Marcel Lagesse, la peinture est moins une affaire d?inspiration que de volonté exprimer quelque chose, de faire passer un message. La nature fait naître ce désir. Il ne peint jamais pour faire plaisir à quelqu?un. Le peintre peint d?abord pour lui. Il prend plaisir à peindre.

Marcel Lagesse veut surtout partager ses dons innés d?artiste mais aussi toute la formation acquise aux Beaux Arts et par ses années d?expérience. Il déplore l?absence à Maurice, et pas seulement en 1982, d?un Conservatoire (conserver pour transmettre), d?une école pour enseigner les Beaux Arts, d?ateliers de sculpture et de gravure. Il souhaite permettre à des milliers de jeunes d?épanouir leurs talents artistiques. Il déplore l?absence (persistante) d?un Musée des Beaux-Arts. Il regrette que tant de Mauriciens doivent vivre et mourir sans jamais pouvoir visiter un Musée d?Art, faute de pouvoir voyager et visiter les grands centres artistiques à travers le monde (N.B. : Ils peuvent toujours visiter gratuitement les différentes expositions de peinture, programmées semaine après semaine, pour ne rien dire des galeries commerciales qui permettent, dans un fouillis incroyable, il est vrai, de comparer les ?uvres de nos peintres).

Les années et les décennies passent, les joies comme les déceptions demeurent les mêmes pour le peintre Marcel Lagesse. Nul ne sait, dit-il, la douleur du peintre ayant ? raté un tableau? (traduisez : un tableau qui ne suscite pas l?émotion exacte du peintre au moment où il commence à le brosser). Mais peut-on rater un tableau abstrait ? demande-t-il ironiquement. Comment savoir qu?on a raté un tableau abstrait quand il n?y a plus de normes, de critères permettant un jugement ? Il cite, à cet effet, Picasso, passé à son tour à l?art abstrait : ? Je suis époustouflé de la naïveté des gens...?

Il ne signe jamais un tableau « raté ». Il le met dans un coin. (Mais qui ne voudrait pas posséder ne serait-ce qu?un des tableaux ratés de Marcel Lagesse ?) A croire qu?il nous faudrait sa célébrissime signature pour reconnaître d?instinct son coup de pinceau inégalé et son génie pour recréer les chaudes couleurs de l?hiver à Maurice quand le froid (?) rougeoie les feuilles sculpturales de nos badamiers et fait flamboyer nos mourouques (espèce, dit-on, en voie d?extinction, dans l?indifférence générale, comme de coutume).

Il conclut ainsi son entretien avec Alain Gordon-Gentil : ?La photographie est une reproduction exacte de la nature. Le peintre paysagiste interprète la nature?.

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