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Mémoire, tu es poussière
Ils sont au cachot. Condamnés à la réclusion forcée. Leur crime : exister, se multiplier, réclamer toujours plus d?humanité. D?un geste large, Yves Chan Kam Lon, directeur de la Bibliothèque nationale (BN), ouvre une cellule. Elle porte l?inscription «Store». Sans bruit, elle tourne sur ses gonds avant de buter contre l?obscurité. Une odeur de papier moisi monte au nez. La main du directeur de la BN trouve l?interrupteur.
Ils sont là et croupissent dans le noir. Des décennies entières de journaux, de nouvelles à sensation, de traces du temps passé. De vibrants reflets de nous-mêmes. Où est le lustre, le côté flamboyant de l?Histoire ? Réduite à l?indigence. Entassée, empilée sans pitié sur des rayons pleins à craquer. Des collections entières de l?express, Le Mauricien, Le Cernéen, Advance qui se désagrègent.
D?accord, la moquette bleue recueille pieusement leurs cendres. D?accord, il y a bien en évidence, sur les murs, des baromètres qui contrôlent l?humidité. Elle ne doit pas dépasser les 40 % à 60 %. Dans un angle, trône le déshumidificateur. Plus loin, une pancarte signale que la température ? elle aussi maîtrisée ? avoisine les 21°C.
Mais le temps a une avance phénoménale sur les efforts de la BN. Le poids des années appuie de toutes ses forces sur les monographies, les montagnes d?exemplaires de la Government Gazette, du Blue Book, de Debates, d?Unbound Acts, des Mauritian Laws, des Bills, d?Almanachs?
Sur les pas d?Yves Chan Kam Lon, pénétrons au c?ur même de l?institution. Ces pièces mystérieuses auxquelles le lecteur, confortablement enfoncé dans un siège de la Search Room, n?a pas accès. Les pas du directeur s?arrêtent devant les rayons chargés de documents officiels. Leur caractéristique : ils meurent tous dans une semi-pénombre. Chuchotement complice du directeur : «C?est là qu?on atteint l?immortalité. Pour pallier les lacunes, nous identifions les documents manquants. Nous avons l?accord de la Cour suprême pour photocopier des Mauritius Reports.» Pâles copies de l?Histoire qui viennent dormir entre des couvertures cartonnées.
Labeur de forçat effectué à la chaîne. Pour conserver notre mémoire, la BN s?est embarquée dans un processus, long et ardu, de microfilmage. Travail de fourmi sur l?unique machine mise à sa disposition. Feuille par feuille, les collections sont patiemment photographiées. Il y en a pour au moins une centaine d?années. «Nous avons demandé des machines supplémentaires. Nous les attendons toujours.»
L?attente s?éternise aussi du côté de l?une des salles de la section «Finance» de la BN. Un coin de la pièce est jonché d?un monticule inégal de livres couverts de notes, de pages polycopiées prêtes à être distribuées. «C?est un chargé de cours à la faculté de droit qui nous a fait une donation. Nous sommes allés récupérer les documents par vans entiers.» Reste à les entreposer. «Regardez les couloirs. Nous sommes obligés d?y ajouter des étagères pour accommoder nos trésors.» Des étagères qui menacent de déborder sur le seuil de la BN.
Nous saturons des photocopies. Attirés par les originaux, nous nous approchons de la section portant l?étiquette 1907. La peau du dos des livres est retenue aux squelettes par des ficelles jaunissantes. Avec la douceur d?une main touchant le front d?un enfant brûlant de fièvre, nous effleurons le cuir et le papier. Il ne faudrait surtout pas qu?ils nous restent entre les mains?
Mauritiana, le sauvetage partiel
Depuis jeudi, environ 30 000 documents tous formats compris ? sont en ligne. Une production locale ? livres, films, CD ? dont les références sont disponibles à l?adresse http://202.123.28.124/uhtbin/webcat. Qu?elle soit temporaire ne masque pas le fait qu?elle n?est pas aisée à retenir.
«C?est une question de temps», répond Yves Chan Kam Lon, directeur de la BN, interrogé sur les possibilités de consulter l?intégralité des ?uvres sur le site.
La BN est une réalité depuis 1999. Créée en 1996, elle gère près de 200 000 documents dont des journaux datant de 1777, des collections qui tombent en lambeaux, transférées des Mauritius Archives et du Mauritius Institute.
Les 10 000 pieds carrés des deux étages du Fon Sing Building à la rue Edith Cavell à Port-Louis sont de toute évidence trop exigus pour la somme colossale d?information qui y est recueillie quotidiennement.
Première constatation : les retards de travail dans la classification et l?indexage des ouvrages, ont de quoi effrayer les non-avertis. «Nous donnons priorité à la section Mauritiana. Le projet d?informatisation a coûté Rs 3 millions. Nous y travaillons depuis trois ans.»
Le personnel d?une trentaine d?officiers de la BN fonctionne avec un budget qui, pour l?année financière 2004-2005, s?élève à Rs 10 millions. Le conseil d?administration a vu sa demande pour des fonds annuels tournant autour de Rs 16 millions rejetée. Et pour le reste ? «Faites des applications, nous verrons en temps et lieu.» C?est la réponse que le directeur de la BN reçoit à chacune de ses demandes de fonds.
A titre de comparaison, le budget de l?université de Maurice pour l?acquisition de livres tourne autour de Rs 11,5 millions alors que celui de la BN «est moins de Rs 100 000».
Quid du projet de la Culture House devant regrouper à terme, la BN, les Archives, le Mauritius Institute et le ministère des Arts et de la Culture, à Moka ? «Il a capoté», indique Yves Chan Kam Lon. «Je suppose qu?il n?est pas suffisamment fort comme argument électoral. Nous avons toujours eu de bonnes relations avec le ministère des Arts et de la Culture. On nous fait juste comprendre que les finances manquent.»
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