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Mémoire sélective
Méfions-nous des phrases à la mode. Le ?devoir de mémoire? a les faveurs ces derniers temps. Accommodé à toutes les sauces, il a la portée de ces expressions trop belles pour être attaquées. Trop investies d?une mission pour cacher un agenda. Trop longtemps attendu pour ne pas être mérité.
Les exemples ne manquent pas. Celui, vérifié du ?Vagrant Depot?. Ressuscité d?entre les herbes folles, ce cachot pour ?vagabonds? est devenu symbole d?une lutte. Celle des laboureurs immigrés contre les injustices de l?engagisme.
Pourtant, son statut de monument historique ne lui a pas épargné les outrages de l?administration. Légalement protégée par décret depuis 1958, l?ancienne prison de Grande-Rivière-Nord-Ouest a été, ni plus ni moins, transformée en atelier du ministère de la Santé.
Indifférence de l?Etat pour ce qu?il a lui-même voulu sauver. Au mépris du rang patrimonial du ?Vagrant Depot?, les mêmes autorités qui l?avaient élevé au rang de ?lieu de mémoire? ont contribué à sa dégradation, en y faisant un cimetière pour ambulances et autres véhicules hors d?état de marche.
Si nous savons aujourd?hui que ce lieu est pris en charge par l?Aapravasi Ghat Trust Fund pour un projet de conservation, en revanche le flou demeure quant à l?emplacement du nouvel atelier du ministère de la Santé. Les ambulances devront être enlevées de Grande-Rivière-Nord-Ouest, cela va de soi. Mais où seront-elles entreposées cette fois ? Sur un autre site, de préférence décrété monument historique ?
Pendant ce temps le ?devoir de mémoire? devient une de ces expressions galvaudées que nous persistons à utiliser. Le souvenir de ce que nous devons à notre passé commun, à ce qui constitue le noyau de nous-mêmes, s?efface pour prendre les colorations d?une dangereuse partialité. Nous préférons oublier ce qui gêne ou dérange.
C?est dans cette veine que les trompettes ont sonné au lancement du projet de conversion de la Poste centrale en centre Nelson-Mandela pour la culture africaine. La mémoire officielle a choisi de retenir la proximité du site avec le port, lieu où travaillèrent quantité de descendants d?esclaves. Elle nous a aussi fait miroiter une éventuelle visite du grand homme, Nelson Mandela, pour l?inauguration des nouveaux locaux du centre.
Mémoire sélective qui a préféré balayer sous tapis que le militant de liberté sud-africain a, lors de sa visite officielle chez nous, posé la première pierre du centre Nelson-Mandela à La Tour Koenig à même pas 300 mètres du ?Vagrant Depot?. Espérons que Nelson Mandela, lui, n?ait pas ?oublié.?
La mémoire est un grenier aux trésors enfouis. Plus on y fouille, plus on y découvre des objets tour à tour adorés puis brûlés. La Bibliothèque nationale (BN) en fait partie. Noble démarche que de réunir sous un seul toit des documents éparpillés entre le Mauritius Institute et les Archives. Si les employés de la BN se sont vus décerner un certificat de qualité au cours de la semaine écoulée, les conditions dans lesquelles les précieux documents sont entreposés méritent la médaille de la négligence. Frappé par le manque aigu d?espace, c?est tout un pan de notre mémoire commune qui se désagrège au coeur de la capitale.
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