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L’épineuse voie du BPO
<B> par Patrick HILBERT</B>
Certains y voient une analogie avec la route des Indes. S’il y a de cela plus de deux siècles, Maurice a pu servir de plate-forme entre l’Asie et l’Europe, le Business Process Outsourcing - externalisation - (BPO), aujourd’hui, remet au goût du jour cette ambition d’être un point de liaison…
Mais force est de reconnaître que les choses ne sont pas aussi simples. Alors qu’il y a cinq ans, dirigeants et secteur privé envisageaient la transformation de Maurice en cyber-île comme une évidence, il s’avère aujourd’hui que cette mutation est bien plus complexe qu’initialement prévu. Certes, la première cybertour d’Ebène est remplie à 95 %, la seconde est en pleine construction et une troisième devrait sortir de terre l’année prochaine. Mais l’émergence d’une cyber-île ne se mesure pas au nombre de bâtiments intelligents qui voient le jour.
Le secteur est, ces jours-ci, touché par un profond malaise. Les investisseurs qui s’étaient aventurés sous les tropiques ne sont plus aussi euphoriques qu’ils l’étaient il y a quelque temps encore. Et pour cause, le monde du BPO stagne depuis un bon bout de temps déjà. Les problèmes que l’on avait promis de résoudre il y a trois ans, sont toujours d’actualité. Le prix des télécommunications n’a pas ou peu baissé et trouver de la main-d’œuvre qualifiée est toujours aussi compliqué.
«Nous sommes passés d’une phase de conviction à une période de foi. Avoir foi veut dire que les signes ne sont pas là, mais qu’il faut avoir confiance quand même. Cela résume bien le parcours qu’on a fait jusqu’ici. Nous devons aujourd’hui retransformer cette foi en une conviction plus ancrée, mais il nous faut des signes plus forts que le silence actuel», avance Paula Lew Fai, directrice d’Astek (Mauritius) Ltd, une des premières compagnies à avoir déposé ses valises à Ebène. «Nous demandons des engagements, mais il n’y a rien pour le moment. Jusqu’à quand allons-nous continuer à croire alors que le secteur continue à se décourager», ajoute-t-elle.
Alors que Maurice souhaite encore pouvoir jouer dans la cour des grands, elle a maintenant stoppé ses efforts pour séduire sur le marché international, le temps de programmer une nouvelle stratégie. Le précédent régime était parti à la chasse aux investisseurs sans stratégie bien définie en tête. Malgré cela, 90 compagnies opéraient dans le secteur de l’externalisation et des IT enabled services (ITES), à septembre dernier, comme le prouve un rapport du Board of Investment (BOI).
Selon des sources à l’Hôtel du gouvernement, l’on attend le plan stratégique du Senior Adviser du Premier ministre, Jean Suzanne, pour relancer la machine du développement du secteur plus efficacement. Ce dernier aurait déjà fait les dernières retouches à son document.
Reste que nos concurrents n’attendent pas. Plusieurs pays, dont l’Afrique du Sud, le Liban, la Tunisie, le Maroc, les pays de l’Europe de l’Est ou encore l’Australie ont leur train bien en marche. Le marché du BPO étant particulièrement lucratif (le secteur générera un chiffre d’affaires de plus de Rs 20 milliards en 2008), nombreuses sont les nations qui sont passées à l’action pour bénéficier le plus possible de cette manne. En attendant, Maurice attend et exaspère ceux qui y sont déjà.
CertainS de ceux qui ont investi ici récemment, songent même à bouger vers d’autres cieux. «Beaucoup d’entre nous ont l’intention d’accroître nos activités, mais nous sommes obligés de revoir notre stratégie de croissance faute de professionnels. C’est une situation qui frise le ridicule», se plaint un autre locataire de la cyber-tour. Plusieurs directeurs de centres d’appels se sont déjà rendus à Madagascar en éclaireurs.
Pour séduire à nouveau, Maurice devra préparer le terrain pour les investisseurs. Et à différents niveaux du pouvoir, l’on promet qu’en 2006, les virus dont souffre le secteur vont être attaqués avec efficacité. Il y aura une stratégie cohérente pour se bâtir une vraie crédibilité.
<B>Réformer les programmes d’études des écoles</B>
Plusieurs fronts seront ouverts. Déjà, une demande de Mauritius Telecom pour faire baisser de 20 % le prix d’une ligne de deux Mégabits par seconde (2 Mbps) se trouve à l’Information & Communication Technologies Authority (Icta) depuis plusieurs semaines. Cette baisse ne serait cependant qu’un premier pas vers une connectivité abordable pour la majorité des opérateurs qui passent par ce câble pour effectuer leurs opérations vers l’extérieur.
Jugée exorbitante par les opérateurs, cette ligne coûte aujourd’hui près de quatre fois plus cher qu’à la Réunion et plus encore si l’on parle de l’Inde. Un opérateur de la Réunion qui utilise le même câble SAFE que Maurice pour transmettre des données vers l’Europe paye environ 3 000 euros (Rs 105 000) par mois contre $ 11 800 dollars (Rs 354 000) pour un concurrent mauricien.
Le deuxième grand problème qui dure depuis toujours concerne la main-d’œuvre qualifiée. A ce jour, 3 800 personnes sont employées dans le secteur. La majorité se trouvent dans les 21 centres d’appels du pays (2 070, selon les dernières indications officielles). Selon Raj Lutchmeah, directeur de la Tertiary Education Commission (Tec), 4 500 jeunes suivent actuellement des cours liés de près ou de loin aux Tic.
«Nous n’avons pas la masse critique pour un secteur qui nécessite justement la masse», devait indiquer Jean Suzanne lors d’une conférence récente. Sur le court terme, il faudra mettre en place des programmes de formation plus efficaces.
A ce niveau, l’initiative vient d’être prise par le Human Ressource Development Council (HRDC) qui a mis en route, le 10 décembre dernier, un premier programme élaboré avec l’aide des opérateurs qui vise à former 1 500 jeunes au métier de télé-opérateur. Un autre programme verra le jour dans quelques semaines et entend répondre aux besoins spécifiques des compagnies qui font de l’extérnalisation.
Sur les moyen et long termes, les décideurs espèrent rendre les jeunes plus employables en réformant le programme d’études des écoles. «La culture de l’effort et de l’entreprise n’est pas là. Il faut toute une rééducation pour donner goût au travail bien fait. A cause de son insularité, le Mauricien n’est pas habitué au mode de travail en vigueur à l’étranger. Cette insularité frise parfois la susceptibilité. Le système éducatif n’apprend pas à être critique et à recevoir des critiques. Le bilinguisme n’est pas suffisant dans ce métier», soutient Paula Lew Fai.
L’avis est grandement partagé par l’ensemble du secteur. «Il faut inculquer une culture du résultat», insiste Jean Suzanne.
Pour se construire une crédibilité solide, le pays aura besoin du concours de l’extérieur. Il est grand temps d’ouvrir les vannes de l’importation d’employés qualifiés. «L’on pourrait faire venir des chercheurs de grandes institutions avec leurs familles pendant un ou deux ans avec un statut d’expatrié universitaire pour monter des projets de recherche appliquée. Ces chercheurs pourraient également dispenser des cours d’un très bon niveau», estime Jean Suzanne. Selon le raisonnement de ce dernier, cela propulserait le pays comme un des principaux centres de nouvelles technologies. «Nous attirerions ainsi des jeunes de l’extérieur. Cela créera un bassin d’employés potentiels», soutient-il.
Des géants du secteur qui sont déjà installés à Maurice, tels Hinduja, Infosys ou encore Accenture, constituent également de très bonnes références sur la carte de visite du pays. Un autre atout phare est la bonne relation qu’entretient Maurice avec l’Inde. Avec ce dernier qui voit en Maurice un partenaire idéal pour toucher le marché francophone de l’externalisation, le travail est déjà grandement facilité.
<B>Le bon élève du continent</B>
Lorsque l’on parle de nouvelles technologies, Maurice est l’exemple pour le continent africain. En ce qui concerne la téléphonie fixe, elle a atteint 355 000 abonnés. Au niveau de la téléphonie mobile, le pays fait encore mieux avec un taux de pénétration d’environ 50 %, soit 600 000 usagers. Très peu de pays africains peuvent se vanter d’un tel palmarès.
Maurice est un des très rares à avoir accès à la téléphonie de troisième génération (3 G) grâce à Emtel qui l’a introduit en décembre 2004. Cellplus, filiale de Mauritius Telecom, inaugurera très probablement sa 3G en 2006 tandis que Mahanagar Telephone (Mauritius) Ltd, antenne mauricienne du géant indien MTNL, débutera ses opérations de téléphonie fixe locale et mobile très prochainement. Au niveau de la téléphonie internationale, Maurice compte pas moins de huit opérateurs.
En ce qui concerne l’Internet, Maurice peut mieux faire. Sur 275 000 usagers, ce qui place Maurice dans le premier peloton africain, seuls un peu plus de 8 000 sont connectés à l’Internet rapide (ADSL). A titre comparatif, l’Afrique, avec près d’un milliard d’habitants (14 % de la population mondiale), compte 24 millions d’internautes.
Reste que le tarif de l’ADSL demeure exorbitant. Une ligne coûte à Maurice un minimum Rs 800 pour 128 Kilobytes par seconde (Kbps) contre un peu moins de Rs 300 pour 20 mégas en France par exemple. Mais Mauritius Telecom promet de faire des efforts en 2006.
Au niveau innovation, Maurice peut ici une nouvelle fois se targuer d’être une pionnière. Network Plus est un des premiers opérateurs au monde à avoir un réseau WiMax (Internet à haut débit sans fil) couvrant un pays entier. Enterprise Data Services est pour sa part fort occupée à installer son réseau Wireless Fidelity (Wi-Fi) afin de rendre cette technologie le plus accessible possible. EDS offrira un accès gratuit. Data Communications Ltd commencera sous peu l’installation de son Wi-Max qui permettra la transmission de données, le téléphone et la vidéoà la demande.
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