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L?évangile selon Gauguin

26 octobre 2003, 20:00

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A l?occasion du centenaire de la mort du peintre Paul Gauguin (1848-1903), avant-gardiste exceptionnel à plus d?un titre, mais artiste maudit, bien des expositions s?organisent dans le monde pour marquer l?événement : à Boston, D?où venons-nous ?, aux galeries nationales du Grand Palais (France) ? du 3 octobre au 19 janvier 2003 ? Gauguin-tahiti. L?atelier des tropiques.

Gauguin est un artiste qui, sans doute, touche particulièrement le Mauricien. Pour le privilège que l?île-point par 20° Sud offre, à qui se laisse saisir, d?éprouver constamment une synesthésie décuplée; telle que le vivait Gauguin dans sa Polynésie paradisiaque.

?Ici, la poésie se dégage toute seule et il suffit de se laisser aller au rêve en peignant pour la suggérer.? C?est son expérience devant les paysages que lui offre la vue de son ?Atelier des Tropiques, la Maison du Jouir? où il s?est installé. Pour mieux mener sa quête picturale. Mieux approfondir sa spiritualité. Il y a là des affinités avec le Brel des Marquises. Le chanteur (1929-1978) de même, choisit de s?y installer à un tournant de sa vie.

Mais, celui qui le mieux fait écho aux impressions vécues par cet être éminemment sensible qu?était Gauguin, est bien Baudelaire (1821-1867). C?est évoquer de ce dernier ses correspondances d?une vision mystique de l?univers. ?La Nature est un temple?L?homme y passe à travers des forêts de symboles? les parfums, les couleurs et les sons se répondent.?

?Remonter aux sources?

Notre île, où il séjourna du 1er au 19 septembre 1841, fut la matrice d?exception qui engendra le poète. Comme la Polynésie fera germer jusqu?à l?éclosion et le plein épanouissement les créations les plus parlantes de Gauguin. Le sonnet baudelairien du 20 octobre 1841, A une dame créole, atteste de sa naissance en poésie et des dominantes des Fleurs du Mal. Charmé, Baudelaire y exprime, entre autres, le symbolisme du parfum. Rappelons que son ?uvre critique, L?Art Romantique, est reconnue pour être à la source de la sensibilité moderne. Gauguin a alors vingt ans. Et il se nourrit de Baudelaire. Une admiration réciproque le liait aussi au poète Mallarmé. Il nage dans le symbolisme littéraire.

Si la liberté est le pouvoir d?éradiquer d?une vie tout ce qui empêche l?épanouissement, c?est sans doute son choix de vie, outre son avant-gardisme en art, qui fait la grandeur de Gauguin. Il affichera, au long de sa vie, un esprit de totale liberté. Son choix l?éloigne de la vie parisienne, comme d?autres artistes, même s?ils sont de ses amis, vu les divergences de sa quête ? ou de toute terre trop peuplée, pour, dans une solitude quasi-totale, vivre en poésie. Mais, cette solitude lui est, en un sens, imposée. Car, sa femme le quittera à cause de cette vie précaire. Il essaiera de la retrouver, mais en vain. Et il vivra douloureusement la séparation de ses cinq enfants. Pour élaborer son ?uvre selon ses exigences, il voudrait retrouver une aire primitive, un temps d?avant la chute, ?remonter aux sources, à l?humanité en enfance?.

Né à Paris, il connaît une enfance péruvienne de rêve. Des années de navigation le marquent aussi. Son séjour en Bretagne, la primitive, s?inscrira tout autant dans les fibres de son être. C?est la quête d?une spiritualité originelle, marquée du sceau de l?exotisme. Il sera l?incontestable premier des Primitivistes, décryptant au c?ur même de sa quête, l?art et la mythologie maoris.

L?on distingue aisément trois périodes dans la vie et l??uvre de Gauguin : Paris, la Bretagne, les Marquises. Issu de l?Impressionnisme, il passera par l?abstraction, le synthétisme, et le symbolisme de la couleur, dont il porte la paternité. Le cloisonnisme d?Emile Bernard répondait à sa problématique, une longue préoccupation vers la simplification. Leurs larges teintes plates cernées d?un trait sombre s?accordent.

Misère et solitude

Après Les Bretonnes dans la prairie de son ami, Gauguin peint sa Vision après le sermon ou La Lutte de Jacob avec l?Ange. La peinture passe de la représentation à l?interprétation d?une idée. Au centre de cette peinture, un fond vermillon s?étale. Et c?est le Symbolisme pictural. Ce sera l?évangile de Gauguin, son essentiel apport aux Nabis (prophètes), pour qui il est le grand prêtre. A tous, il apportera la liberté. Et il en est conscient. Exemplaire, sa toile monumentale, D?où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, pas appréciée à sa juste valeur en 1897-1898, l?année de sa création, se trouve aujourd?hui au Musée des Beaux Arts de Boston.

Avec le recul, l?on saisit que cette incoercible nécessité d?accomplir sa légende, de répondre à son évangile, associée à ses ?uvres plastiques, constitue son Grand ?uvre. De cet artiste d?exception, mort dans la solitude et la misère, que reste-t-il en ces terres polynésiennes et de ces êtres qu?il a tant aimés et peints, maintenant que les palabres sur sa vie se sont tues ? Une tombe creusée en hâte, une Maison du Jouir reconstruite, que l?âme du peintre a désertée, et des reproductions grotesques de ses ?uvres pour appâter touristes et autres promeneurs non initiés.

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