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L?étonnant voyage du « Doutor-Montenegro »
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L?étonnant voyage du « Doutor-Montenegro »
Un coiffeur, cinq fusiliers marins, deux cuisiniers, trois dentistes? tous en uniforme. Une curieuse équipe se prépare, un petit matin de juillet, à naviguer au départ de Manaus, la principale ville de l?Amazonie brésilienne avec Belem.
Ils iront vers l?ouest, jusqu?à la Colombie, et reviendront près d?un mois plus tard, à bord du Doutor-Montenegro, grand bateau gris du commandement naval de l?Amazonie occidentale. Quarante-deux mètres de long, 400 tonnes ; sur ses flancs, à côté des insignes de la marine brésilienne, des croix vertes ? emblème international de la médecine.
La corne de brume annonce un départ imminent. Les officiers alignés sur le pont exécutent un salut militaire. À bord, cinquante-quatre personnes, marins militaires et spécialistes médicaux. Avec mission de sillonner le c?ur de l?Amazonie pour y soigner les populations locales, isolées dans les méandres des rivières et les forêts.
Mission médicale ou exercice militaire ? Les deux à la fois. Très vite, on voudrait que des patients arrivent, que les installations médicales du pont inférieur soient utilisées. Mais le bateau est encore en zone presque urbaine, sur le rio Solimoes ? nom local de l?Amazone ?, encore troublé par son confluent, le rio Negro.
Pendant près de dix kilomètres, ces deux géants sont restés collés, le rio Negro et ses eaux presque noires, l?Amazone bien plus claire, à laquelle les sédiments d?argile ont donné une couleur café au lait.
Le véritable voyage s?amorce enfin en remontant le Solimoes. Depuis sa naissance dans la cordillère des Andes, au Pérou, où elle est appelée, entre autres, l?Apurimac, l?Amazone, le plus long fleuve du monde (près de 7 000 kilomètres), peut se permettre de changer de nom au gré de ses confluences. Vingt-quatre heures plus tard, le trafic fluvial est presque inexistant. Les habitations ont pratiquement disparu. Le paysage, lui, change peu : une masse d?arbres, quelques habitants et de maigres cheptels observant le passage du grand bateau. Sous la surface brillante, l?Amazone reste opaque en profondeur. La lumière est si forte et l?eau si lisse que, sur la droite du bateau, l?ombre des arbres en partie immergés ondule au gré des remous, comme une peinture fantastique. Au même moment, sur la rive opposée, à une dizaine de kilomètres, le reflet de la végétation sur l?eau apparaît, par contraste, net et immobile.
À bord, le mini-bloc opératoire, la salle de radio, l?appareil d?échographie attendent leurs premiers patients. Le personnel ne reste pas pour autant inactif.
En quelques minutes, une sorte de pirogue élargie et motorisée est descendue à l?eau à l?aide d?une grue électrique. Les trois infirmiers la chargent de caisses de médicaments, et bientôt embarquent deux médecins portant des gilets de sauvetage. Le canot, surnommé Candiru (petit poisson amazonien redouté car il s?infiltre dans les orifices du corps), circule bien plus vite que le lourd Doutor-Montenegro, d?ailleurs surnommé Tracaja, du nom d?une espèce de tortue de l?Amazone.
Les deux embarcations se retrouveront dans quelques heures, après les auscultations et la distribution de médicaments, à Vila Cunha, premier hameau sur pilotis inscrit sur l?itinéraire. Une toute petite crique dans la masse verte de la forêt, quelques constructions de bois ; de vieux pylônes électriques délimitent les contours d?une route en terre et d?une vaste église cimentée, peinte en bleu ciel et en blanc. Un groupe de femmes s?est installé face au fleuve, entouré de dizaines d?enfants très beaux et bien habillés. Ils resteront à terre, même après l?arrivée du bateau, et seront examinés à tour de rôle par les médecins installés dans une baraque voisine.
Un peu plus loin, à Santa Maria de Cururu, les patients locaux se hisseront à bord du Doutor-Montenegro, une fois amarrée la pirogue familiale. Les uns après les autres, les parents et leurs enfants auront droit à une consultation et à une ordonnance bien à eux.
Les infirmiers distribuent les remèdes, sans omettre les brosses à dents et le tube de dentifrice Nevasca, un par personne, y compris pour les bébés de quelques mois. Bilan : beaucoup de vers intestinaux, de maladies de peau, de dérangements gastro-intestinaux. Il ne faut pas oublier les maux de tête, assez graves dans cette région où le soleil est fort et les médicaments peu nombreux, précise le docteur Mauricio Ayres de Oliveira.
Ni les sinusites, pharyngites?, ou les hypertensions ? sans doute liées à l?humidité et, ajoutent certains, à l?alcoolisme.
Le docteur Oliveira a choisi, comme de nombreux étudiants en médecine brésiliens, de consacrer une ou deux années à l?Amazonie avant d?attaquer une spécialisation, la chirurgie espère-t-il. Il est très jeune, 26 ans, comme tous les membres de l?expédition. Le docteur Mara Rosa Barbosa da Conceiçao voudrait, pour sa part, devenir gynécologue, mais à 35 ans, titulaire d?un titre de pre- mier lieutenant militaire, elle ne parvient pas à s?arracher de l?armée. Elle a déjà supervisé bien des accouchements à bord, le premier étant celui d?une jeune fille de 15 ans, raconte-t-elle, larmes aux yeux, alors qu?elle exhibe son album de photos souvenirs.
Justement, le lendemain, dans le port de Maraa, un bébé est sur le point de naître. À bord, l?échographie confirme que l?embryon est bien en place, le corps de la mère est prêt, c?est maintenant une question d?heures. La future mère, 32 ans, est tout sourire, elle sait déjà qu?il s?agit d?une petite fille, qui viendra agrandir sa famille de sept enfants. Rassurée, elle laisse le bateau poursuivre sa route. Si l?accouchement avait débuté, le Doutor-Montenegro aurait volontiers prolongé son arrêt? S?il avait posé un problème médical grave, un hélicoptère de l?armée aurait rapidement été appelé.Pendant les consultations de gynécologie, trois dentistes sont à l??uvre.
Ils soignent principalement des caries, la plupart des Amazoniens protégeant bien leur denture naturellement très bonne.
D?ophtalmologue, en revanche, point. L?espérance de vie encore faible (65-68 ans pour les hommes) limite les maladies oculaires du grand âge. Dans les grandes villes du Brésil, médecins et opticiens sont présents. À Rio de Janeiro, l?entreprise française Essilor s?émerveille chaque jour de l?immensité du marché national, dont elle détient 20 % environ. Mais, en Amazonie, personne ou presque ne porte de lunettes. Serait-ce en raison de leur mauvaise vue que tant d?enfants, parlant le portugais, ne parviendront jamais à bien le lire ni l?écrire, malgré la présence d?écoles primaires tout au long du fleuve ?
Pas de service religieux à bord, mais Dieu ne manque pas de signaler sa présence tout au long du voyage. Les flèches des églises sont souvent seules à émerger de la jungle verte. George, l?infirmier évangéliste, explique que Jésus-Christ nous suit partout. Une inscription sur un bateau commercial croisé en chemin souligne qu?il « ne te laissera jamais tomber ». Plusieurs équipiers profiteront des escales nocturnes pour accorder un peu de temps à la religion (ce qui ne les empêchera ni de boire, ni de danser !), non dans les églises, jugées ennuyeuses et d?ailleurs fermées la nuit, mais en des lieux plus conviviaux : en pleine nuit, au c?ur de l?Amazonie, des centaines de personnes de tous âges se réunissent ainsi pour participer à des séances de sermons enflammés, au rythme d?orchestres de fortune.
Est-ce l?influence de l?Église ou celle de l?armée ? En tout cas, il n?est jamais question de contraception ou d?avortement à bord du Doutor-Montegro. Mara rappelle à une jeune femme arrivée en pirogue, visiblement « dans l?embarras », que l?avortement est illégal au Brésil, hors cas exceptionnel. Le docteur Oliveira évoque le coût trop élevé de toute forme de planning familial. Le taux de natalité dans l?Amazonie, qui n?a pas amorcé de transition démographique, atteint presque quatre enfants par femme, bien plus qu?ailleurs au Brésil.
Loin de ces préoccupations éthiques, deux sous-officiers partent faire le marché en canot, dans un camaïeu de couleurs vertes, kaki, brunes et noires où l?on ne sait plus bien où est l?eau, où se trouve la terre ferme. Alors que l?opacité des eaux masque toute forme de vie aquatique, ils négocient sur l?énorme balance métallique d?un bungalow l?achat de plusieurs poissons locaux. Ce sont des tambaqui, près d?un mètre de long et plus de dix kilos chacun.
Toujours plus loin, à Cu-Cui (prononcer kouwou-kouwou), la population est en majorité indienne. Largement assimilés, parlant portugais et vivant, comme les autres Amazoniens, principalement de cultures vivrières, les Indiens développent les mêmes maladies. Il y a quelques années, le gouvernement de Brasilia a créé une série de réserves, pour que les Indiens ? il en resterait deux cent mille, selon une estimation sommaire ? soient mieux éduqués et protégés.
On évoque à l?envi des peuplades isolées dans l?Amazonie, sans contact aucun avec la civilisation. Ces Indiens inconnus ne viendront pas rejoindre le Doutor-Montenegro, et les militaires n?iront pas les chercher au fond de leur forêt, se contentant de soigner les indiens « civilisés » des bords du fleuve.
Tout au plus ont-ils bifurqué un peu vers le nord, sur le rio Japura, affluent de l?Amazonie, où le préfet de région, Raimundo Matias Barbosa, profite du passage du bateau pour détailler ses grands projets aux militaires : établissement d?une réserve biologique, développement d?une agriculture moderne, construction d?un aéroport, d?une université? Entre l?agglomération de Japura et Vila Bittencourt, presque trois jours sans escale, des troncs d?arbres alignés sur les rives témoignent de la poursuite de la déforestation. Les troncs seront transportés avant le début de la saison sèche (à partir d?octobre-novembre).
Enfin, les constructions frontalières apparaissent, la plus vaste étant un bâtiment militaire carré. En l?absence d?embarcadère, le Doutor-Montenegro est arrimé d?un côté par des cordages autour d?un gros tronc d?arbre, de l?autre sur une grande plaque de métal visiblement recyclée. À terre, seul un morceau de route a été goudronné, il y a un certain temps déjà. La population, trois cents personnes environ, est composée pour moitié de militaires et de policiers. Quelques baraques de bois abritent les habitants locaux, et une poignée d?expatriés des grandes villes en quête de vie primitive. Difficile de passer inaperçu. Les trafiquants de drogue colombiens ne se risquent pas à utiliser un espace tellement militarisé, dit-on. Ils passeraient plus au sud, par la région de Tabatinga notamment. Les militaires reconnaissent que la coopération avec leurs confrères colombiens est encore balbutiante.
Plus que cinq jours pour rentrer à Manaus, le long de la rive opposée du même fleuve. Au cours d?un arrêt nocturne au village de Mamiraua, seuls les médecins et leurs médicaments, éclairés par des projecteurs, sont conduits à terre. Le ciel est si noir qu?il est possible de porter ses mains jusqu?à ses yeux sans jamais voir ses doigts. Les fusiliers marins ont sorti leur tenue de combat ? avec mitraillette ? pour protéger les médecins, tous armés de revolvers, en cette heure tardive, dans ce lieu isolé.
Dès la matinée suivante, les activités médicales se ralentissent. Plus de malades à bord, ni sur les rives. On retrouve le docteur Mara assise à même le sol, en train de recompter les munitions en stock avec un sous-officier tatoué. À écouter de nombreux marins, Vila Bittencourt a été le point culminant du voyage. Pour André Martins Pereira, truculent commandant adjoint de 32 ans que l?on imaginerait bien joueur de football américain, il s?agissait d?abord d?une prouesse technique : « La navigation est difficile, dit-il, c?est la première fois qu?un bateau de cette taille s?aventure ici. Mais le mouvement des eaux et le positionnement des forêts nous aident. » D?autres étaient ravis de voir les principaux corps de l?armée (terre, marine, air) réunis dans cette partie extrême du Bresil.
Le dernier mot revient au commandant Euller Neud Carvalho Braga. Doyen des officiers à bord, avec ses 38 ans, il est, lui aussi, fier de la prouesse du Doutor-Montenegro, et rêve du jour où un développement ? durable, espère-t-il ? aura suffisamment progressé pour toucher Vila Bittencourt et le reste du pays.
2003 Le Monde ?
Françoise LAZARE ? distribué par
The New York Times Syndicate
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