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L?état d?urgence
Elle ne surprend pas, mais elle n?en demeure pas moins dramatique : la fermeture ? une autre encore ? d?une usine de la zone franche appartenant à des investisseurs de Hong Kong vient rappeler aux Mauriciens qu?ils ne doivent pas perdre le sens des priorités. Le pays est confronté à des défis majeurs, tant économiques que politiques, mais les citoyens s?égarent dans des débats oiseux et mesquins qui masquent les vraies questions.
Elles sont doubles mais ne sont qu?une en réalité. À la veille d?une consultation électorale, c?est le moment d?en débattre. Premier constat : la situation économique continue à se détériorer et ne peut que s?aggraver dans les prochains mois. Que faire ? Que peut-on faire ? Question annexe : l?affrontement politique peut-il aider à atténuer la crise ? Ou va-t-il, au contraire, rendre sa gestion plus difficile ?
Je réponds sans hésitation à ces questions. D?abord, il n?y a pas grand-chose qu?un gouvernement puisse faire pour éviter l?impact immédiat de la crise qui nous affecte. Ce qu?il pourrait faire n?entraînera de résultats, dans le meilleur des cas, que dans le long terme. Ensuite, la politique, la compétition électorale ne fera qu?exacerber les problèmes. Nous sommes en état d?urgence économique, avait dit le Premier ministre ? pour une fois, ce n?était pas une hyperbole. Il faudrait, par conséquent, un gouvernement d?état d?urgence. Surenchère et démagogie ne feront que précipiter la chute. Seule une direction gouvernementale cohérente, forte et ferme, disposant de la durée sera en mesure de s?attaquer aux effets d?une crise de fin de cycle sans précédent. Le modèle Singapour, jusqu?à présent modèle de développement, en est un aujourd?hui de survie.
Dans l?intérêt de tous, il vaut mieux détruire l?illusion que sont en train de créer certains discours politiciens. Par sa critique sans nuance de la mauvaise performance de l?actuelle majorité, Navin Ramgoolam, le « Premier ministre préféré » des sondages, et ses collaborateurs laissent entendre qu?ils possèdent des solutions rapides aux difficultés des Mauriciens. Ainsi, par exemple, un gouvernement travailliste serait capable d?améliorer le pouvoir d?achat des consommateurs. Autant dire qu?il optera pour une appréciation de la roupie, qu?il fera baisser le coût du fret international, qu?il achètera moins cher à l?import, qu?il fera chuter le cours du pétrole, que sais-je encore?
Ramgoolam laisse également comprendre qu?un gouvernement travailliste ne permettra pas que ces usines, dont les clients s?en vont s?approvisionner sur les marchés où l?on produit à moins cher, ferment leurs portes. Il saura empêcher, dit-il, que ces affreux patrons du textile-habillement recourent au licenciement, provoqué pour l?essentiel par la compétition chinoise. Autant dire que les travaillistes ont trouvé la parade pour affronter victorieusement les « tycoons » chinois et sauver l?ouvrier mauricien.
On comprend aussi que, grâce à la « diplomatie économique » d?un régime travailliste, il sera possible de désarmer l?Union européenne et de court-circuiter l?exigence de baisse de prix du sucre? Bref, Ramgoolam et son équipe ont les moyens de résoudre, « dans les cent premiers jours » de leur mandat, une crise profonde, provoquée par l?affaiblissement des industries traditionnelles nationales en butte aux nouvelles règles du commerce international.
Voilà ce que promet l?opposition. Elle n?est pas tout à fait à blâmer ; c?est le système politique qui l?oblige à magnifier les faiblesses de l?équipe dirigeante en prétendant qu?elle est capable de faire infiniment mieux. Il est tout naturel que les travaillistes tentent, pour gagner les prochaines élections générales, de relativiser la portée de la conjoncture internationale. Ils peuvent ainsi plus aisément attribuer aux gouvernants la responsabilité des mauvais résultats, qui ne seraient plus alors que conséquence, expliquent-ils, de leur incompétence ou de leur indifférence. C?est un jeu. C?est ce que nous avons pris l?habitude d?appeler la démocratie. C?est un jeu pour pays riches. Les pauvres peuvent aussi s?y adonner parfois mais pas toujours. Pas, en tout cas, devant ce qui nous attend. Il n?y a plus de place, dans ces circonstances, pour le jeu. C?est simple. Imaginons?
Imaginons qu?en raison de la situation qui se dégrade, de la médiocrité globale de l?équipe gouvernementale, de la faiblesse de son leadership face aux lobbies et aux corporatismes, des effets mal maîtrisés d?une conjoncture internationale défavorable et des problèmes de fond irrésolus, les électeurs installent de nouveau Ramgoolam à l?hôtel du gouvernement. Imaginons Bérenger dans l?opposition pour cinq ans, alors que le pays traverse la pleine crise économique et sociale. Il n?y a plus qu?à souhaiter beaucoup de chance à Navin !
Imaginons maintenant l?inverse. Ce n?est pas moins effrayant. Si Bérenger et Jugnauth reviennent au pouvoir, ce sera de justesse et avec près de la moitié du pays franchement hostile. Le fragile Bérenger se fait chef eunuque. Nous avons bien vu comment, en dépit d?une forte majorité électorale et d?un large soutien social aux dernières élections générales, le Premier ministre s?est comporté en otage de groupes rétrogrades et passéistes. Quand il a résisté, il s?est fait des adversaires politiques. Si Bérenger revient avec une majorité réduite, dans un contexte économique et social tendu, sa marge de man?uvre sera encore plus étriquée. Ce qui ne convient pas non plus.
Que faire alors face à l?ampleur de la crise ? C?est aussi évident à démontrer que complexe à organiser. Il faut l?admettre : ce pays peut être mieux dirigé par un Premier ministre socialement insoupçonnable. Un Premier ministre qui se montre ferme et ne traîne aucune fragilité paralysante. En période de tensions de toutes sortes ? le pire est à venir ? c?est la condition sine qua non de la cohésion sociale. Il faut ensuite une équipe d?une dizaine de ministres compétents. À l?heure actuelle, les rares compétences ministérielles sont dispersées dans les partis qui les incitent à se neutraliser les uns les autres.
Il faut un programme, enfin, car il y a une véritable révolution à conduire : réformer le contenu de l?éducation, un préalable pour passer à une nouvelle phase de développement ; extirper les méthodes anachroniques des mandarins de la fonction publique ; promouvoir l?indépendance des institutions, peuplées d?imbéciles pistonnés ; établir la primauté des règles méritocratiques. Il y aura de la casse? Une telle bataille ne se mène ni en cent jours ni même en cinq cents. Je vois un gouvernement volontariste y parvenir en dix ans peut-être. Je pense à Singapour.
Ce que j?avance là est de nature à choquer ? Tant pis. Si Maurice ne parvient pas à mobiliser toutes ses ressources notamment politiques sur un programme à long terme de rénovation économique et institutionnelle, dans le cadre d?une démocratie repensée, elle court à sa perte.
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