Publicité

L?énigme écologique

29 décembre 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

par Nicolas RAINER

Lors d?une randonnée dans les environs de La Nicolière, un adolescent de 14 ans me confie : «Grâce aux erreurs répétées de l?Homme, ces arbres seront probablement incinérés bientôt.» Commentaire révélateur à plus d?un titre. Il jette l?éclairage sur la manière dont les jeunes perçoivent la relation entre leurs aînés et l?environnement. Et au moment où notre économie se trouve à la croisée des chemins, le pays doit faire face à des choix difficiles : devons-nous assurer le développement à tout prix ou bien nous faudra-t-il réfléchir avant tout au type de développement que nous souhaitons pour le pays ?

Et, pour pousser l?argumentation plus loin, il faut nous demander si l?accusation de notre interlocuteur de 14 ans est fondée. Ou si, au contraire, le pays peut se vanter de promouvoir le think green ? Difficile de donner une réponse catégorique à ces interrogations.

La première organisation mauricienne en matière de préservation de la flore et de la faune nationales, la Mauritius Wildlife Foundation (MWF), vient de publier The Native Plants and Animals of Mauritius, un petit manuel dédié aux «enfants de Maurice ? les futurs gardiens de notre héritage naturel». Geste généreux en soi, mais nous sommes en droit de nous interroger sur la nature de cet «héritage» : un paysage bitumé, des plages et des forêts recouvertes de détritus, des villes suffoquant sous des gaz d?échappement, des arbres ceinturés de plastique le temps d?une élection? Autant de facteurs qui font douter d?une possible harmonie entre développement et écologie. Et qui donnent raison à Margaret Mead, anthropologue américaine qui prédit que «nous n?avons pas de société si nous détruisons l?environnement».

Pour autant, tout n?est pas sombre à l?horizon. L?année 2005 a tout de même vu une victoire historique des partisans de l?écologie : le Conseil des ministres du 14 octobre a annoncé que «la Vallée de Ferney doit être protégée. En conséquence, la construction du tronçon de la route à l?intérieur de la vallée est annulée. Le Conseil a aussi pris note qu?au regard de sa beauté exceptionnelle, la vallée de Ferney sera convertie en une réserve naturelle avec un accès au public contrôlé».

Après presque une année de lutte contre le projet d?autoroute, le Front commun pour la sauvegarde de la vallée ? et notamment les jeunes de Nature Watch ? a finalement eu la main haute. Même s?il aura fallu, pour cela, que l?affaire prenne une tournure politique.... Le président de Nature Watch, Alvin Brigemohun, pense du reste que les actions du Front, dont les marches de protestation, ont contribué à regain d?intérêt pour l?héritage naturel du pays.

Absence d?une politique cohérente

«Il faut absolument se soucier de l?environnement», estime-t-il. Et s?il considère que tout le monde en est conscient, il explique toutefois que ce sont surtout les jeunes adultes qui ont «peur pour l?avenir de la planète». Les précédentes générations, quant à elles, «font confiance au développement et à l?économie».

La saga du projet d?autoroute du Sud-Est a également révélé l?ampleur des divergences entre les écologistes et leurs adversaires qui se qualifient eux-mêmes de «terre-à-terre». Pour ceux-là, l?écologisme est, et sera toujours antinomique au développement. Ce qui les poussera à voir dans les écologistes des passéistes «déconnectés des réalités contemporaines» d?un monde en évolution constante.

Toutefois, est-il utile de préciser que les membres de Nature Watch sont tous des jeunes? et que bon nombre d?entre eux ont fait des études à l?étranger et ont donc pu développer une certaine ouverture d?esprit. Celle-là même qui, parfois, fait défaut aux promoteurs du développement effréné à tout prix.

Mais il n?y a pas que les militants de Nature Watch. Les autres membres du Front ? en l?occurrence la Mahebourg Citizens Welfare Organisation de Georges Ah-Yan et Eco-Sud ? ont mené une lutte efficace contre le projet d?hôtel du groupe Naïade sur l?île aux Deux Cocos. Ceux-là représentent d?autres tranches de la population pour qui l?écologie est également devenue une préoccupation première. Georges Ah-Yan a ainsi apporté sa pierre à la lutte de Nature Watch. Il n?a eu de cesse de marteler, lors de conférences de presse ou de marches pacifiques, à quel point les répercussions du projet seraient néfastes à l?économie de la région ainsi qu?à sa faune et sa flore. Cet aspect de la question a interpellé bon nombre d?habitants de la région, pour qui l?enjeu écologique n?était a priori pas d?importance capitale avant cet épisode.

Et si nous nous attardons sur le débat qui a fait rage autour de la vallée de Ferney et non sur son heureuse conclusion, c?est précisément parce que les différentes prises de positions illustrent parfaitement les préjugés qui font obstacle à l?élaboration d?un consensus national sur l?écologie. Débat où malheureusement, le ministère de l?Environnement brille par son absence. Or, quitte à être en désaccord avec le gouvernement du jour, un ministère digne de ce nom ne se doit-il pas de prendre position sur les dossiers importants ? La question se pose également en ce qui concerne la firme malaisienne MTrans, qui a récemment proposé de financer et de mettre en ?uvre un projet de monorail non-polluant à Maurice. Une telle offre aurait dû bénéficier du soutien du ministre de l?Environnement. Mais tel n?est pas le cas.

Ce qui nous amène à la question du développement durable et de la réflexion qui doit lui précéder. A ce sujet, précisément, les objectifs du Millénaire pour le développement (ODM) des Nations unies constituent, selon l?organisation, «un schéma directeur pour l?avènement d?un monde meilleur». Et l?ODM, intitulé Assurer un environnement durable, demande l?intégration «des principes du développement durable dans les politiques nationales», ainsi que l?inversement de «la tendance actuelle à la déperdition des ressources environnementales».

Autre question : sommes-nous des inconscients (ou pire) en matière d?environnement ou sommes-nous sommes en train de prendre la défense d?une nature de plus en plus menacée entre nos propres mains ? Il est vrai que de nombreux citoyens ont pris conscience de la nécessité de préserver l?environnement pour les générations futures. Mais, il est vrai aussi que nos décideurs ? des secteurs public et privé ? qui sont les premiers à parler de développement durable et d?approche holistique, ne semblent pas vouloir s?impliquer outre-mesure sur la question. Et s?il est vrai que, «la société moderne ne trouvera pas de solution au problème écologique à moins de remettre en cause son style de vie», nous sommes encore bien loin du but. Un bon exemple est l?absence d?une politique cohérente sur une question environnementale primordiale, qu?est le recyclage. Les partisans de l?écologiquement correct, par exemple, ne sont pas encore suffisamment organisés et pêchent par manque d?une stratégie visant à coordonner leurs actions. Ils s?exposent ainsi à des attaques de groupes dits «réactionnaires».

Un remède à cela serait la mise en place d?un comité national qui serait chargé d?élaborer une véritable approche holistique au développement durable. Le ministère de l?Environnement ne peut le faire seul. Il n?a du reste pas indiqué l?intention de le faire. Certes, ce comité ne sera pas une panacée, mais il aura la responsabilité de démontrer que le développement et les considérations écologiques ne sont pas compatibles. Il devra en outre aller au-delà du seul aspect symbolique et bénéficier de pouvoirs légaux concrets.

La société civile, quant à elle, a le devoir de redoubler d?efforts pour dénoncer les dérives des secteurs public et privé, ainsi que celui de concevoir une stratégie objective et indépendante pour l?avenir environnemental du pays.

Car en fin de compte, c?est le citoyen moyen qui est le vecteur principal du changement. Il doit exiger la mise en place d?un système de recyclage, diminuer le volume de déchets qu?il génère et refuser de sacrifier l?héritage naturel national sur l?autel du développement. Comme l?a noté l?écrivain Louis Bromfield, l?épuisement des terres s?accompagne de l?épuisement de «la santé humaine, la vitalité et de l?intelligence».

MWF, un dévouement à toute épreuve

On ne peut parler d?écologisme à Maurice sans mentionner le travail et le dévouement de la Mauritian Wildlife Foundation (MWF). Cette organisation a réussi un des exploits environnementaux du siècle sauvant la crécerelle de l?extinction. De concert avec le gouvernement, la Durrell Wildlife Conservation Trust et le Peregrine Fund, la MWF a initié, en 1974, un programme de récupération de cette espèce qui comptait seulement quatre individus, dont une «breeding pair». La population de la crécerelle s?élève aujourd?hui à plus de 200 individus.

La MWF a récemment publié deux très beaux livres intitulés «The Native Plants and Animals of Mauritius» et «A guide to plants in Mauritius» qu?elle a distribué dans toutes les écoles de Maurice et Rodrigues. Elle a aussi élaboré un programme de reproduction pour la Mauritius Olive White Eye et espère aussi sensibiliser la population à la menace de la «Liane Cerf» pour notre flore et notre faune.

Publicité