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L?âme rodriguaisesur pellicule

5 juin 2004, 20:00

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Bien sûr, il y a les photos. Aux qualités intéressantes et prometteuses pour des débutants dans l?art photographique et ne comptant que quelques mois d?initiation. C?est dire les qualités pédagogiques du maître, Laval Plaiche. à ces qualités, ce dernier a l?intelligence d?ajouter à son enseignement, un intérêt compétitif et ludique. Ce dernier a dû grandement motiver les participants, à en juger par le résultat : leurs premières ?uvres, exposées, pour notre plus grand plaisir, à l?Alliance française de Rivière-Noire (à côté de l?école gouvernementale). Il faut donc souligner la valeur didactique de ce concours ouvert à des débutants. Leurs essais se veulent, à plusieurs titres, des coups de maître.

Le droit à l?erreur était restreint

Les photographes débutants et participants devaient parcourir Rodrigues et jeter leur dévolu sur (i) des types de modèles, (ii) des objets usuels en voie de disparition et (iii) des portraits de personnes âgées. Ils n?avaient droit qu?à une pellicule de 24 poses. Le droit à l?erreur était donc restreint. Ils ont dû photographier à bon escient. Ils l?ont fait si l?on juge d?après leur maîtrise des différentes facettes de l?art photographique (cadre, angle, perspective, lumière, maîtrise de l?appareil) et d?après la trentaine de photographies ainsi offertes à notre appréciation.

Il faut encore faire l?éloge de cette invitation faite aux participants de privilégier, dans leur quête d?images esthétiques et mémorables, l?éphémère devant être pérennisé ou encore un passé, en voie de disparition, mais toujours émouvant, pour qui sait le découvrir et l?apprécier. Dans ce registre, il convient de saluer l?incitation à une recherche des objets usuels en voie de disparition. Nous avons ainsi droit au vieux fer à repasser antérieur à l?ère électrique, vieux fer qu?il fallait gaver de charbons incandescents et de braises vives. Ce ne sont pas les plus anciens fers à repasser, faits d?une seule pièce de métal, qu?on déposait sur le réchaud jusqu?à ce qu?il en épouse la chaleur et l?énergie mais c?est toujours la même alchimie du noir charbon appelé à rougir de chaleur. Comment ne pas citer ici le délicat Paul Jean Toulet.

<I>Elle est noire, c?est vrai ! Corail ni jameroses Ne rient dans sa figure, ou l?or non plus des blés

Mais les charbons sont noirs comme elle. Allume-les :

On dirait un buisson de roses. </I>

De la même puissance évocatrice, l?on peut ranger le mortier en pierre servant à moudre les épices et le piment de Rodrigues agrémenté de petits limons. Que dire alors de la meule à moudre les grains de maïs ! à côté de ces ingrédients de l?âme même de la Rodrigues confinée dans un isolement total, le coffre à vêtements et la chaise, aussi valorisée qu?aujourd?hui le sofa, font pâle figure. L?absence de blocs de corail, des travaux de vannerie, dont les chapeaux de paille appelés à devenir aussi célèbres que le panama, des ourites séchant au soleil, fait que ce regard, tourné vers les objets usuels en voie de disparition, est pédagogiquement intéressant mais que nos photographes en herbe ont encore beaucoup à découvrir et à graver sur leurs précieuses pellicules. Plaisent donc aux nouvelles autorités autonomes rodriguaises de mettre sur pied au plus vite une photothèque pour y rassembler le plus de clichés possible du Rodrigues d?hier et d?aujourd?hui et pour renouveler indéfiniment sur l?ensemble de l?île l?expérience limitée tentée par l?Alliance française de Rodrigues.

Les portraits des personnes âgées nous offrent un bel éventail de visages burinés par les ans, le soleil, la fatigue, les angoisses, la sueur d?un labeur incessant et multiple, luisant sur des fronts sur lesquels sont gravées les plus belles qualités de l?âme rodriguaise. Au-delà des portraits, intéressantes et instructives sont les notes biographiques et même généalogiques ? telle cette vaste famille Roussety, issue d?une lointaine ancêtre, venue de sa Corse natale, contemporaine et compatriote d?un certain Napoléon Bonaparte. Heureuse une nation, aussi jeune que Rodrigues mais assez sage et expérimentée pour accorder une telle vénération à ses doyens et doyennes. Ils sont les dépositaires de ce que Rodrigues a de plus précieux, à savoir un passé et une histoire bien spécifiques dont on ne finira jamais d?apprécier toute la richesse. Mais pour qu?aucune miette de celle-ci ne se perde, faut-il encore que les jeunes aillent à la rencontre de leurs aînés, se mettent à leur écoute et reçoivent le fruit de leur sagesse et expérience, lesquels bercent l?âme de leur pays.

Ces portraits si attachants nous rappellent bien sûr les principales familles rodriguaises, les Perrine, les Bégué, les Félicité, les Roussety et leurs prénoms d?antan, fleurant tant la vieille France : Rosine, Rosélie, Hortense, Juliane, Toussaint ou encore les sobriquets les plus inattendus : Nonock, Arish, Idola. Beaucoup d?anciens combattants, ayant risqué leur vie sur les fronts d?Afrique du Nord, du Proche-Orient ou de la campagne d?Italie. Les plus avisés des photographes ont utilement et agréablement marié les portraits de personnes âgées et des objets usuels en voie de disparition, rendant leurs photographies deux fois plus instructives. Les métiers de ces personnes âgées sont représentatifs du bel échantillon qu?offre la population active rodriguaise qui ne semble pas connaître de droits à une retraite paisible et heureuse. à 75 ans passés, on continue donc à élever avec amour volailles, porcs, cabris. Cela n?empêche pas d?aller piquer l?ourite ou de taquiner la carangue ou la bonite quand on ne dirige pas, en jupon, une pêcherie. D?autres surveillent des réservoirs d?eau potable, encore plus précieuse à Rodrigues qu?à Maurice.

Un dynamisme culturel valorisant

Que dire des photographes, sinon que Rodrigues ne peut pas se plaindre d?en posséder une belle brochette, les uns plus talentueux que les autres. Filles comme garçons, jeunes comme vieux (la doyenne est? septuagénaire), ils font preuve d?un savoir-faire que pourraient leur envier bien des photographes professionnels et de presse de Maurice. Ils sont étudiants, journalistes, employés de bureau. Ils ont pour nom Anne Debever, Laurence Volbert, Marie Paméla Félicité, Marie Claude Tolbize, Sylvain Jolicoeur, Antonin Amado, Rajini Abdool et Serge Renaud. Il suffit de les valoriser, en leur offrant fréquemment l?occasion de mettre leur nouvelle passion au service de la jeune nation rodriguaise.

Nous aurions aimé qu?à Maurice, au niveau de nos municipalités et de nos conseils de district, au niveau des différents secteurs professionnels, on retrouve le dynamisme culturel dont fait preuve Rodrigues. Il faut espérer que cette exposition des photographes rodriguaises aident le plus grand nombre de décideurs mauriciens à comprendre que de belles photographies, bien légendées, bien archivées, bien exposées, sont les meilleurs souvenirs d?un passé qu?on voudrait tant pérenniser. Il suffit d?un peu de méthode et de beaucoup de volonté. Il n?y a qu?à suivre l?exemple de Rodrigues.

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