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L?outil
Un même objet technique peut être défini par plusieurs termes : un appareil électroménager peut s?appeler une machine. La différence tient moins aux propriétés objectives de ces objets, à leur structure simple ou complexe, à leurs modes de fonctionnement qu?à leur mode d?utilisation. La distinction est dans la signification, le sens de l?objet : l?attitude du sujet vis-à-vis de ces objets, d?objets différents ou de même objet. Par exemple, un avion est un appareil pour un pilote, une machine pour le mécanicien, et le navigateur a affaire à des instruments de bord. Avec l?outil, le travail commence : historiquement l?outil est le premier témoignage du travail ; techniquement, il est le premier ; c?est l?objet le plus simple pour travailler. Mais l?outil n?est fait que d?une seule pièce. Avec l?outil, le travail s?inscrit dans le prolongement de la main. Le biface préhistorique est appelé « coup de poing ». L?usage de l?outil exige l?habileté manuelle. Mais un tel prolongement n?est pas naturel : l?outil a dû être façonné. L?outil rend l?activité manuelle plus puissante, plus précise dans les gestes. La main peut couper sans arracher. L?outil modifie l?activité manuelle. Il sépare, divise. Il faut apprendre à se servir d?un outil. La main se forme pour l?outil et apprend à se former par l?outil : l?outil a un rôle historique et civilisateur. L?outil façonne la main qui acquiert une habileté grâce à l?outil : naturellement elle est adroite ou maladroite. L?habileté est quelque chose d?acquis. L?outil a donc une fonction spécifique : il ne peut pas être polyvalent. Ainsi l?outil semble requérir une certaine forme d?intelligence. Mais il aide fondamentalement la main : il reste relié à la main. L?activité manuelle devient une fabrication, un travail : l?outil transforme l?agir en faire. Il restera donc proche de l?homme.
Le travail est donc un travail individuel, et ressort d?une habileté personnelle. L?habitude n?explique pas tout, ou plutôt, c?est elle que nous essayons maintenant de comprendre. On s?habitue à ce qui se répète. Or, quoi de plus répétitif que l?objet technique ? Il est prévisible et sûr. En outre, l?univers des ustensiles se modifiant sans arrêt, l?objet parfait pour sa technicité souffre tôt ou tard de la concurrence de nouveautés intégrant ces perfections dans une forme encore plus performante. Enfin, l?objet est rarement isolé d?un complexe au sein duquel il est utilisable. On pense rarement à lui tout seul : souvent la pensée de l?utilisateur se projette sur tel accessoire, tel geste à faire? L?élément le plus difficile à interpréter serait la question de l?opposition entre les outils manuels et les appareils modernes. On vante le côté artisanal des premiers, le charme de leurs formes souvent évocatrices du corps humain qui les utilise manuellement, alors que la machine une fois usée, serait difficilement récupérable en brocante. Or, nous pouvons plus facilement contempler les machines qui fonctionnent sans nous, alors que l?outil manié, véritable prolongement du corps, s?absorbe en lui et disparaît de notre champ d?attention : il n?est plus en face de nous, quasiment en nous, et nous ne le regardons pas plus que notre propre main.
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