Publicité
L?oubli ?
«J?ai rêvé d?un machin qui nous remettrait la mémoire à zéro comme un compteur de bagnole », disait Boris Vian, lui qui sentait tellement la mort guetter sa vie à chaque coin des rues de Saint-Germain des Prés, ce quartier de Paris où, au Caveau de la Huchette, il faisait danser au son de sa « trompinette » la jeunesse au pull noir de ces années d?après guerre? On sent combien, dans ses romans (longtemps méconnus) comme « L?Ecume des jours », tendre et cruel drame, « l?amour fou se brise contre la mort ».
La mémoire à zéro, c?est-à-dire pouvoir « recommencer ». En oubliant. Car qui dit mémoire, dit oubli. Mais, dans le labyrinthe de notre cerveau, dans ce duo d?enregistrement que sont le C?ur et l?esprit, « on n?oublie pas comme ça?
On n?oublie pas ce qu?on veut oublier. » Il voyait juste, car c?est précisément ce dont on voudrait se délivrer qui persiste et vous marque pour la vie?
L?oubli n?est au fond qu?un accident de la mémoire. C?est le « trou de mémoire » du comédien, dont le trac paralyse soudain la faculté de répétition. Panne ou distraction. Au pire, c?est le syndrome d?Alzheimer, le « compteur à zéro », mais qui efface tout, sans espoir de recommencement?
Avec le temps, la mémoire accumule dans le magasin aux souvenirs, où s?inscrit une quantité prodigieuse de faits passés. Inconsciemment, il s?opère un tri dans ce musée d?images, selon un processus que nous ne contrôlons pas, car, sans le savoir, on oublie beaucoup. Il suffit, pour s?en convaincre, de relire un livre, déjà lu dix ou quinze ans plus tôt. On s?aperçoit alors que, si l?on a gardé mémoire du sujet, de quelques personnages, en revanche notre cerveau a laissé tomber en route une quantité de péripéties, de détails, d?incidents? Et on relit « autrement ». C?est comme de revoir un ami, un parent, après vingt ans d?absence. Ou, par exemple, de fouiller dans sa prime enfance. Plus on remonte le temps, plus l?image devient floue, jusqu?à nos premiers pas dont il ne reste rien.
Dans la volonté d?oublier un passage de l?existence qui a blessé, qui a fait souffrir, il entre toujours une part de transfert : on parvient à reporter sur un être différent l?affect qui nous a perturbés ? pas toujours avec succès. Une part de notre « moi » est détruite, et ne renaîtra pas. Ce que dit un texte de Jacques Brel : « On n?oublie rien de rien/on n?oublie rien du tout?/ On n?oublie rien de rien,/ On s?habitue, c?est tout? » Avec l?usure du temps, qui « dégraisse » ou schématise les chagrins.
Pourtant, Montaigne, par exemple, déplorait « l?incroyable défaut de mémoire dont il souffrait ». Ce qui explique finalement ce désir qui le saisit un jour de fixer par l?écrit le contenu de ses pensées du jour ? une sorte de journal personnel.
Ce qui nous donna les « Essais ». Avec cette étonnante devise : Que sais-je ? qu?il fera graver dans le bronze.
L?homme de notre temps, devenu « l?individu », désolidarisé au quotidien du monde réel (tout en croyant, par médias interposés, baigner au c?ur du présent?) seul au milieu de la foule, de l?agitation d?un monde de plus en plus factice, perd peu à peu ce sens de la mémoire du passé. Jadis, l?Histoire nous reliait aux autres par des souvenirs communs. La collectivité développait des familles de pensée, proposait des buts partagés? De nos jours, c?est plutôt le « chacun pour soi », qui crée cette sorte d?isolement flottant, dans une marée d?événements que l?échelle du « temps humain » peine à mémoriser. D?où cette tentation d?oublier très vite ce flot de faits issus du monde entier, mis à la portée de tous, heure par heure, et dont la mémoire, par instinct de protection, opère le « nettoyage ». C?est très net chez le vieillard, (mais pas uniquement), qui oublie des faits récents, mais, par contre, se souviendra avec une netteté surprenante de son enfance, de son lointain passé. Ce que les gérontologues ? spécialistes des processus du vieillissement ? appellent la « mémoire antérograde ». Jung, dans son « Exploration de l?inconscient » le précise : « Oublier, en fait, est normal et nécessaire, afin de faire de la place dans notre conscience à de nouvelles impressions, de nouvelles idées. »
Je ne sais plus qui disait : « J?ai une mémoire excellente : j?oublie tout. » À quoi bon se rappeler les injures, les échecs, les trahisons? Gardons plutôt le souvenir des bienfaits reçus, des moments de bonheur.
Publicité
Publicité
Les plus récents