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Longanistes au long cours !

3 octobre 2007, 20:00

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L?actualite, la violence conjugale notamment, a souvent un lien direct et indirect avec l?univers de la sorcellerie. Mais les protagonistes, ?doublement victimes? se taisent, honteux et désireux de ne pas s?exposer aux remontrances de leur entourage ni aux railleries de la société.

Dans le même temps, on ne peut guère s?étonner que des croyances de l?âge de pierre trouvent encore leur expression à ce jour dans cette île.

L?humanité s?est toujours adonnée à des ?rituels païens? lorsque les événements la dépassent et qu?elle échoue à expliquer ou solutionner un phénomène de manière rationnelle, logique.

Au-delà de cette ?fascination? somme toute humaine, tout ce qui touche au surnaturel occupe une place de choix dans la société. Lorsqu?on évoque le sujet, les personnes interrogées ne restent jamais insensibles, quels que soient leur sexe, âge, situation professionnelle ou confession religieuse. Colère, effroi, passion, gêne, perplexité, etc., toute la gamme d?émotions y passe, rarement l?indifférence!

Pourtant, il n?existe pas de mouvement ésotérique reconnu dans l?île, rien de structuré du moins. Il s?agit plutôt d?un ?brassage de toutes les pratiques? qui mêle des rites empruntés au vaudou (originaire de la religion des esclaves, principalement en Haïti et dans les îles caribéennes), au catholicisme, à l?hindouisme, à l?astrologie, etc.

Faut-il que certains Mauriciens se sentent à ce point désespérés ou mal dans leur peau pour verser dans ces croyances d?un autre âge ? ?La question n?est pas tant de savoir s?il faut y croire ou pas?, soutiennent à l?unanimité les psychologues de la place. ?Le phénomène existe, et il est profondément ancré dans l?inconscient collectif.?

Quoi qu?il en soit, il est fascinant que ces longanistes et autres sorciers autoproclamés qui ?essaiment? littéralement soient aussi libres d?exercer leurs pratiques au vu et au su de tous, sans crainte d?être appréhendés.

Selon le psychologue Vinay Ramanjoloo, les longanistes ont encore de beaux jours devant eux car ?les Mauriciens ont recours à ces gens beaucoup plus souvent et en grand nombre?.

?Les longanistes réussissent dans bien des cas ce que le corps médical appelle l?effet placebo. Du moment que le client a une profonde conviction dans ses capacités, il fait plusieurs pas dans la réalisation de ce qu?il cherche.?

Il explique que chaque personne réagit différemment en présence d?un longaniste, mais prévient que plusieurs de ceux-là ont un charisme, un pouvoir presque hypnotisant, une aura de voyant.

?Ce sont là des caractéristiques qui font le bon longaniste. Il arrive alors à enlever tout esprit critique du client et à déclencher la réalisation de certaines choses par autosuggestion. Mais la plupart des longanistes et des traiteurs sont des escrocs.?

?Les longanistes réussissent dans bien des cas ce que le corps médical appelle l?effet placebo. Du moment que le client a une profonde conviction dans ses capacités, il fait plusieurs pas dans la réalisation de ce qu?il cherche.?

La loi mauricienne n?est pas très prolixe au sujet des pratiques occultes. Le code pénal prévoit un mois de prison et une amende de Rs 2 000 pour tout contrevenant. Mais bien rares sont les sorciers et longanistes qui se font ?attraper? alors qu?ils abusent de personnes faibles.

La mesure est évidemment trop dérisoire pour être efficace : le contrevenant a toutes les chances de récidiver. En plus de relever la sanction financière à un niveau plus décourageant, la loi devrait être amendée pour permettre d?appliquer l?accusation d?escroquerie contre ces individus.

Une ?consultation? de longaniste se facture parfois à Rs 15-20 000, surtout lorsqu?elle se destine à des ministres et hommes d?affaires influents ou au Mauricien de la diaspora de retour en vacances qu?une peine de c?ur ou une difficulté professionnelle a fait échouer à nouveau dans l?escarcelle familiale et ses pratiques passées de génération en génération.

Les longanistes sont bien organisés en réseaux : une véritable ?confrérie? qui entretient invariablement sa filière, une filière qui paye.

Alors pourquoi mettre fin à une activité hautement lucrative quand les contraintes et barrières sont si peu élevées, la clientèle si nombreuse et fidèle ? On peut attendre tranquillement chez soi, aucune barrière fiscale ne vient grever les gains qu?on en retire.

De nombreux témoignages révèlent cependant la dangerosité des pratiques occultes, pour les longanistes comme pour leurs clients et leurs familles : souvenons-nous du terrible assassinat du guérisseur Jaylall Seemanto, au cimetière de Bois-Marchand, de la jeune femme enceinte éventrée par et chez sa propre cousine prise d?hallucinations auditives, de cette jeune fille de 15 ans sacrifiée dans un champ de canne à sucre parce qu?un vieillard voulait récupérer deux de ses malheureux ongles pour en faire la base du produit miracle qui le guérirait de sa maladie rénale, sur les conseils d?un longaniste bien évidemment.

QUESTIONS A? PERES RAYMOND ZIMMERMANN ET JOCELYN GREGOIRE

Avez-vous constaté une évolution dans le rapport des Mauriciens aux longanistes, au fil des années ?

J.G. Les Mauriciens se tournent plus que jamais vers les pratiques occultes, par ouï-dire. Ce qui motive leur démarche première, ce sont des difficultés relationnelles qu?ils rencontrent au sein de leur famille, dans leurs relations amoureuses ou sur leurs lieux de travail et qui leur paraissent insurmontables.

C?est ensuite une pratique qui se maintient ou qui se développe parce qu?ils se sentent soumis à une force maléfique, un esprit ou un sort qui leur aurait été jeté. De là, ils suivent les indications d?un ou plusieurs grimoires.

Prenons l?exemple de la poule noire. On y apprend un cérémonial devenu un classique : appeler le diable à minuit, à un carrefour, en se tenant au centre d?un cercle, et en sacrifiant une poule noire qui n?a jamais pondu. Le diable est censé apparaître et demander des ordres à celui qui l?a invoqué?

Sur quels fondements psychologiques reposent les pratiques occultes ?

R.Z. Les pratiques occultes remontent au début de l?humanité. Elles se fondent sur la magie ou encore la croyance en l?existence d?esprits qui ?uvrent dans le monde pour son bonheur !

Ces esprits extrêmement puissants seraient les auteurs de faits inexplicables. Et il serait bon de s?attirer leurs bonnes grâces, pour bénéficier de cette puissance ou la neutraliser par des rites gardés secrets.

Les sorciers et longanistes usent pour ce faire d?imprécations, de malédictions, d?envoûtements, de jets de sorts, et de combats invisibles avec les esprits.

L?eglise a beaucoup ?uvré dans l?île pour éradiquer la sorcellerie, notamment dans les années 70. Dressez-vous un constat d?échec à ce jour ?

R.Z. Aujourd?hui comme autrefois, l?Eglise ne se résigne pas, ni ne cohabite avec la sorcellerie. Il s?agit, hier comme aujourd?hui, d?un fléau social qui plonge les personnes dans le mal de vivre et qu?il faut donc combattre.

J.G. Tous les membres de la société civile devraient unir leurs forces pour mener ce combat de front. Mais pour ce faire, il faut s?attacher à mieux comprendre ce qui est en jeu aux plans psychique, social et psychosocial.

Pourquoi et comment est-on amené à ?consulter? un longaniste ou un sorcier ?

R.Z. Il arrive un moment où les personnes ont l?intime conviction de ne plus être en mesure d?espérer quoi que ce soit de qui que ce soit (les pouvoirs publics, leur entourage proche, etc.), où l?existence leur devient intolérable et où ils pensent glisser irrémédiablement vers la folie et la mort, tant le malheur règne dans leur vie.

C?est précisément à ce moment-là qu?ils se tournent vers les ?jeteurs de sorts?, ?envoûteurs?, ?diseurs de bonne aventure?, ?tireurs de cartes?, ?guérisseurs?, ?casseurs de barrage? etc, de tout acabit.

L?envie, la jalousie, la volonté de dominer et de se venger sont également des leviers très puissants qui poussent certaines personnes à ces extrémités. Des rêves brisés ou le désir incompressible de voir se réaliser un rêve constituent un autre ensemble de raisons pour lesquelles les gens font appel à ces pratiques.

La sorcellerie serait donc une sorte de ?panacée? pour les maux de la société mauricienne en mal de valeurs et de repères ?

J.G. C?est surtout un bon baromètre de l?état d?une société, celle-ci ou une autre. Plus la pauvreté s?installe, plus l?avenir d?une société semble compromis, et plus on note un regain d?intérêt pour la sorcellerie. Les pratiques occultes s?intensifient à Maurice à la mesure du mal-être social constaté.

Quel est le profil des personnes qui se laissent ?avoir? par le longaniste ?

R.Z. Si on pense que le client du sorcier ne peut être qu?un esprit faible et mal éclairé, on se trompe lourdement. Toutes les couches de la société ? du simple laboureur jusqu?au ministre en exercice ? sont affectées par ce phénomène. Dans toutes les expériences de sorcellerie, il s?agit avant tout d?améliorer sa condition et finalement de réaliser ses rêves.

Devant les insatisfactions et les échecs répétés, devant l?inanité des explications rationnelles, les personnes qui veulent améliorer leur condition et réaliser leurs désirs les plus secrets et souvent inavouables ont recours à la magie qui propose des raccourcis pour résoudre leurs problèmes.

Un certain nombre de croyants perdent ainsi leur foi parce qu?ils ont l?impression que leur dieu les a abandonnés. Ils tentent alors cet autre chemin plus rapide.

Ce monde des forces obscures est aussi celui de la peur et de la crainte. L?homme se sent la victime innocente d?un jeu dont les règles lui échappent et que le sorcier ou longaniste est censé maîtriser.

Ce dernier, loin d?apaiser la peur qu?il sent sourdre dans son client, l?exploitera à son avantage (financier) et finira par l?enchaîner.

Comment décourager une personne de ?consulter? un longaniste ?

R.Z. Dans le monde des esprits, le jeu n?a pas de fin et rien ne se perd. Un bon nombre de treter déclarent qu?ils se sont sentis, un jour, investis d?un pouvoir, et qu?ils se doivent de l?exercer, sous peine de se voir eux-mêmes victimes du mal. De ce point de vue, la sorcellerie s?inscrit résolument dans la sphère du mal qu?il faut combattre.

ÉTIENNE LEMAINE, ANCIEN LONGANISTE?

?J?ai réalisé que je détruisais ma famille?

Il a commencé à s?adonner aux pratiques à l?âge de 16 ans. Il y a consacré toute sa vie d?adulte. Aujourd?hui, à 50 ans, Etienne Lemaine a fait? une croix sur la sorcellerie. Il raconte comment il s?en est sorti :

?J?ai toujours été intrigué par les ouvrages sur la sorcellerie. J?ai commencé à les lire parce que je voulais savoir comment cela se passait. Je m?y suis mis et sans savoir comment, j?étais pris jusqu?à en oublier l?existence même de ma propre famille. Je n?ai pas vu mes enfants grandir. Je m?étonne que ma femme et mes enfants soient restés auprès de moi avec tout le mal que je leur ai fait, tellement j?étais obnubilé par mes pratiques occultes.

Au début, une ou deux personnes sont venues me voir pour les aider, pour les sortir de leur galère, puis cinq, puis jusqu?à 20 par semaine. Vu que cela marchait, j?ai continué. Bien vite, d?autres amis, également sorciers, m?ont rejoint et c?est ainsi que notre magie se propageait.

Au fil du temps, j?ai réalisé que je détruisais ma famille jour après jour. Je me consacrais exclusivement à mes clients, mais je négligeais les miens. Je ne voyais même pas mes enfants grandir. Et puis, je prenais aussi conscience d?une chose importante : je faisais souffrir énormément.

Je crois que l?on ne peut pas prendre le fardeau des autres et se dire qu?on peut les soulager. Aujourd?hui, je sais qu?il y a vraiment une porte de sortie. Il y a des médecins, des psychologues qui peuvent vous venir en aide.

Je crois que les sorciers eux-mêmes sont malades, comme moi-même je l?ai été. Aveuglés qu?ils sont par l?appât du gain, ils ne réalisent pas le mal qu?ils propagent.

Les longanistes doivent vraiment arrêter leur pratique. Les dommages qu?ils causent dans la vie des gens soi-disant pour les aider sont vraiment trop importants et gâchent leur vie parfois pour toujours.

Je leur lance un appel pour qu?ils arrêtentde berner les gens.

Lorsque les gens viennent vers moi, je les oriente vers des spécialistes et je prie pour eux parce j?ai retrouvé le chemin de la foi, le chemin vers Dieu. Chacun a sa foi, quelle que soit sa religion, mais la sorcellerie n?est définitivement pas un chemin vers Dieu.

Il existe des centres d?écoute qui peuvent assister les victimes, mais aussi les sorciers, et d?autres structures pour mieux les orienter. Je suis prêt à témoigner et soutenir tout un chacun pour réussir à s?en sortir. ?

R.S.

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