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L?odyssée de Joyon

6 février 2004, 20:00

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Il est grand temps de mettre de l?ordre dans votre bibliothèque. Si vous possédez encore Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne, il vous est permis de le ranger aux oubliettes. Car, depuis mardi, le légendaire tonton Jules est dépassé, largué, ridiculisé. C?est que l?histoire l?a enfin rattrapé.

Attachez bien vos ceintures car, si vous n?avez pas suivi l?actualité de la semaine, vous risquez de tomber des nues : un navigateur de notre époque, le Français Francis Joyon, a inscrit son nom au panthéon du sport en parcourant le globe en seulement 72 jours, 22 heures et 54 minutes. Impensable ! Le skipper d?Idec a rallié les côtes de Brest mardi à 7 h 54 après l?avoir quitté le 22 novembre 2003, à 9 heures, sous un ciel couvert qui n?annonçait pourtant rien de bon.

Le précédent record en solitaire, propriété d?un autre navigateur français, Michel Desjoyeaux, était de 92 jours. Joyon n?a pas seulement battu le record. Il l?a explosé. Et le mot n?est pas trop fort. Vingt jours de mieux, rien que ça.

La voile n?a peut-être pas la cote à Maurice, mais faut-il vraiment être un navigateur de grand large ou un véliplanchiste du dimanche pour saisir la portée de l?exploit de Francis Joyon ? Non, mille fois non. Plus qu?un fait sportif, son odyssée est avant tout un inimaginable défi humain qu?il a relevé avec un brio incommensurable.

De la genèse de son projet à son retour triomphal dans cette Bretagne qui lui est si chère, Francis Joyon n?a eu besoin que de six mois pour conquérir le monde. Retour sur un exploit sans précédent.

<B> VILAINES SURPRISES </B>

C?est en août 2003 que le navigateur français évoque, pour la première fois, son intention de s?attaquer au record du monde. Son premier confident n?est pas né de la dernière pluie. Il s?agit d?Olivier de Kersauson, qui était entré dans l?histoire en 1989 en parcourant le globe en 125 jours, 19 heures et 32 minutes. C?était à bord du trimaran Un autre regard, rebaptisé par la suite Sport-Elec et avec lequel il avait d?ailleurs remporté le Jules-Verne en 1997. De Kersauson croit en Joyon. Il lui loue son bateau qui, dans la foulée, change de nom une troisième fois pour devenir Idec.

Joyon consacre toute son énergie à préparer son trimaran. Il le reconfigure et multiplie les essais au large. Mais il réalise très vite que l?aventure qui l?attend ne sera pas de tout repos. « Ce bateau réclame beaucoup d?énergie. Les man?uvres prennent deux fois plus de temps que sur un soixante pieds normal », confie-t-il. Le 22 novembre 2003, sous un ciel triste et pluvieux, il s?élance de Brest pour ce qui deviendra certainement une des plus belles conquêtes de l?homme.

Francis Joyon est talentueux. Il dévale l?Atlantique Nord à vive allure. Le 1er décembre, après 9 jours, 8 heures et 20 minutes de mer, le skipper français bascule dans l?hémisphère Sud. Il a déjà six heures d?avance sur Desjoyeaux.

Ses nuits sont désormais plus longues que ses jours. Mais Joyon ne freine pas. Et même qu?il en remet une couche. Au vingtième jour de son périple, il passe le Cap de Bonne-Espérance, premier des trois obstacles qui se dresse sur sa route. L?océan Indien est à sa portée.

La presse française commence à s?intéresser au phénomène Joyon. « En route vers l?exploit », titre L?Équipe. C?est que Joyon a désormais deux jours d?avance sur le record de Desjoyeaux.

Mais la mer lui réserve de vilaines surprises. Il heurte un objet flottant non identifié qui endommage la dérive centrale de son bateau. Pépin vite oublié pour un navigateur pressé de se remettre dans le sens de la marche et qui fait tomber les temps de référence les uns après les autres. Trente jours après Brest, dix jours après Bonne-Espérance, voici que s?éveille, au loin, l?Australie. « Jamais je n?aurais imaginé atteindre le Pacifique aussi vite », s?étonne le skipper français.

Mais l?arrivée est encore loin. Et les ennuis commencent. Les vents n?étant plus favorables, la moyenne d?Idec chute de manière considérable. Joyon ne parcourt que 350 milles le 27 décembre, puis 330 le 28 et seulement 200 le 29. Au soir de la Saint-Sylvestre, le champagne est de sortie, mais Joyon, épuisé, n?a pas le moral. « Ce n?est pas facile sans vent. C?est ingérable, sans issue. Je ne peux rien faire si ce n?est attendre que la météo évolue », confie-t-il par radio. Et elle finira par évoluer. Heureusement.

<B> HEUREUX DENOUEMENT </B>

10 janvier 2004. Joyon en est à son quarante-neuvième jour de navigation. Pour la première fois de sa vie, lui le skipper au grand c?ur, s?apprête à traverser le mythique Cap Horn. « Chérie, j?ai peur », écrit-il dans son carnet de bord, qu?il montrera à son épouse Valérie une fois Brest rallié. Le rocher lui glace le sang. « C?était beau, vraiment beau. Au lever du jour, ce qui m?a étonné, c?est que les montagnes étaient enneigées tant bien même qu?on est au c?ur de l?été. »

Le Grand Sud est maintenant derrière lui. L?Idec est à l?abri et le multicoque retrouve sa vitesse de croisière. Le 23 janvier, au 62e jour du périple, l?Équateur est franchi. Cap maintenant sur l?hémisphère Nord que Joyon est confiant de pouvoir rallier dans moins de quinze jours, ce qui l?assure du record.

Mais son odyssée s?achèvera encore plus vite que prévu. C?est que le vent d?Ouest, impressionnant en ce début de février, joue en sa faveur. Le multicoque dévale l?océan à une allure vertigineuse. Entre le dimanche 1er et le lundi 2 février, le skipper français parcourt pas moins de 450 milles.

Brest est maintenant à portée de vue. Mardi, à 7 h 54 précises, Francis Joyon rallie enfin le port breton après 72 jours de solitude. Une nouvelle page d?histoire vient de s?écrire.

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