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L?irréversible ?

3 février 2008, 00:00

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L?irréversibilité est la caractéristique fondamentale du temps. Chacun peut revenir sur ses pas, sur ses souvenirs, mais on ne revient jamais sur les heures, les années dépassées. C?est ce caractère inexorable, intraitable du temps qui choque et contrarie notre besoin d?aller-retour que nous satisfaisons tellement dans la vie courante ; et qui nous déconcerte, lorsque par la force des choses, il nous faut admettre que l?on ne peut pas revivre telle ou telle période d?une vie? C?est ce constat qui arrache aux poètes ces lamentations qui traversent parfois leurs ?uvres ; aux peintres le désir de fixer paysages, gestes, fêtes, visages dont rien ne reviendra à l?identique? « Ô temps, suspends ton vol ! » supplie Lamartine regrettant son amour perdu. Hugo :

« Poussière et genre humain, tout s?envole à la fois? »

Et Nerval : « Où sont nos amoureuses ?/Elles sont au tombeau/Elles sont plus heureuses/Dans un séjour plus beau ! »?

Déjà le philosophe grec Héraclite (au ve siècle av. J.-C.) disait : « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve », et « C?est un nouveau soleil qui se lève chaque matin », ce qui, d?un point de vue scientifique est exact, puisque la formidable énergie dégagée par cet astre ne se renouvelle pas? Le même parcours fait et refait est à chaque fois un autre parcours. Lorsque nous parlons d?« habitude », de « routine », nous sommes pris à un faux semblant du temps : nous posons de l?immobile là où ne règne que l?écoulement du temps, la fuite en avant. Ce qui nous trompe, c?est qu?en fait nous agissons sur une distance à parcourir, sur l?espace, par l?accélération de nos moyens de déplacement dont la vitesse s?accroît par les effets de la technique. Nous profitons d?une certaine relativité du temps et de l?espace. Mais si je dis : je gagne du temps, j?extrapole. On ne gagne pas le temps, on l?aménage, l?employant autrement?

Sur le sujet, Bergson introduit une distinction importante : celle du temps et de la durée. La durée est du « temps vécu », animé d?événements, donc « apprécié » selon certaines valeurs. Alors que le temps brut n?est mesurable que mathématiquement. Quand je dis, à propos d?un spectacle captivant, « on n?a pas vu le temps passer », c?est-à-dire : on ne s?est pas ennuyé, c?est ma perception du temps qui est en cause, et non le temps en soi.

Si, comme le pensait Kant, il est difficile de « concevoir » le temps ? qui est immuable ? en revanche, nous concevons tout à fait sa nature irréversible. L?homme est son propre devenir, soumis au temps, et donc irréversible : il devient, mais ne revient jamais. Car, si l?on retourne par exemple dans la maison de son enfance, après une longue absence, le temps, lui, a continué imperturbablement sa marche d?hier vers demain ; il ne « retourne jamais sur ses pas ». Notre retour n?est que mémoriel et, notre contrôle? L?irréversible est a fortiori irrésistible : on ne peut arrêter le cours du temps, et à plus forte raison ne peut-on le renverser. »

C?est dans le vieillissement que nous faisons l?expérience, ô combien pénalisante, de l?irréversible. Peu à peu, mais sûrement, se modifiera notre existence au monde. D?étape en étape, l?homme prend conscience de l?insidieux dégât que le temps a exercé sur son organisme.

À vrai dire, depuis sa venue au monde, mais qu?il ne discerne vraiment que dans le cumul des années, de façon variable, à l?occasion d?accrocs de santé ou de performances soudainement irréalisables? Et si l?étude de la sénescence peut améliorer ou freiner ses modalités, colmater ici, rectifier là, forcer même le squelette à adopter un morceau de plastique en lieu et place d?une structure osseuse qui casse ou s?effrite, il n?empêche que rien n?arrêtera l?irréversible usure ? « l?entropie », comme on dit de la dégradation de l?énergie des systèmes mécaniques ? usure de ce qui fut un être jeune, en marche vers son déclin et sa chute?

On revient au rêve fou du Dr Faust : pouvoir acheter à n?importe quel prix l?éternelle jeunesse ! De nos jours, la pharmacopée aux effets « rajeunissants » est florissante ; la dermatologie, la chirurgie interviennent plus ou moins efficacement. Il y eut la vogue des sérums du Dr Bogomoletz, les injections de glandes animales, de placenta broyés

du Dr suisse Niehans? C?est très coûteux. Certains utilisateurs s?en trouvent bien, (j?en ai connu un qui avait recours aux testicules de singe?) Au mieux ça ne « dure » pas : ces potions magiques doivent réintervenir périodiquement?

Le Temps laisse faire, lamine dans le calme de l?éternité? « Et pourtant ! On peut « annihiler l?être », dit encore Jankélévitch, mais non « nihiliser le fait d?avoir été. »

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