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L?interprète des sourds
Arrtee Bissoonauthsing est d?une timidité presque maladive. Oeuvrer dans les coulisses pour le bien-être des sourds, elle aime bien. Mais nettement moins lorsque le rideau s?ouvre et que les projecteurs sont braqués sur elle. Si elle pouvait esquiver notre entretien et surtout le photographe voulant l?immortaliser sur pellicule, elle l?aurait fait. La cause des sourds finit par avoir raison de sa résistance et de ses réticences.
Elle est si attachée à son «public-cible» que l?on arrive difficilement à croire que cette Quatrebornaise de 42 ans, née d?un père assistant maître d?école aujourd?hui à la retraite, ait été recrutée à l?Ecole des Sourds à la suite d?une confusion. C?est pourtant vrai. Après avoir suivi un cours de deux ans comprenant l?informatique, le secré-tariat, le management, le graphisme, cette ancienne élève du Mahatma Gandhi Institute qui coud et brode à merveille, est fascinée en regardant un reportage télévisé sur le centre Loïs Lagesse. «C?est alors que j?ai réalisé que je voulais me mettre au service d?un groupe vulnérable et en particulier auprès des aveugles», explique-t-elle.
Elle obtient un rendez-vous auprès de ce qu?elle croit être le centre Loïs Lagesse et se rend à l?Ecole des Sourds qu?elle trouve très silencieuse. Ce n?est qu?en demandant au directeur d?alors comment elle doit s?y prendre pour communiquer avec les aveugles, qu?elle réalise sa méprise. Comme l?institution a besoin d?une secrétaire, ils lui demandent de rester. «Etant timide, je n?ai pas su dire non.»
Elle est émerveillée de voir que loin d?être un dialogue de sourds, la communication entre sourds et bien portants passe remarquablement bien. Sa première responsabilité est d?interfacer avec les parents dont les enfants vont passer la nuit au centre en semaine. Le réflexe d?Arrtee face à des parents inquiets est de les écouter et les laisser exprimer leurs angoisses. Cette écoute a l?effet d?un baume sur eux, si bien qu?ils en sortent rassérénés.
Petit à petit, Arrtee prend d?autres responsabilités sur ses épaules comme par exemple préparer des projets, relancer les clubs de service pour obtenir des parrainages et doter l?école d?une photocopieuse. Elle finit par s?occuper complètement du secrétariat et de la gestion quotidienne du centre. Consciente de l?importance de l?informatique, le samedi matin, elle décide de donner des cours d?initiation à l?informatique à titre bénévole aux sourds ayant quitté l?Ecole après avoir complété le programme de cycle primaire. Elle se montre si persuasive que l?école finit par introduire cette matière dans le programme d?études et trouver des parrains pour équiper le centre d?une dizaine d?ordinateurs.
«Il faudrait que les sourds puissent être des professionnels comme les autres et être pleinement employables. Pour cela, il faut une formation des enseignants et que tous les services d?appuis suivent.»
Lorsque la direction passe entre les mains de Noorjehan Joonas, Arrtee l?assiste et devient son bras droit. Elle aide à décentraliser les services de l?Ecole des Sourds qui compte actuellement trois unités à Goodlands, Rivière- Noire et Riambel. Lorsque le ministère de la Sécurité sociale demande à l?Association pour le Bien-Etre des Sourds de l?aider à codifier un dictionnaire de la langue des signes mauricienne, en collaboration avec le consultant Alain Gébert et la linguiste Danny Adone, Arrtee qui a acquis de l?expérience avec les sourds, se retrouve dans le groupe. «Je croyais que mes contacts avec les enfants sourds n?étaient que superficiels. C?est en aidant le groupe de codification du dictionnaire que j?ai réalisé que sans le savoir, j?avais appris à communiquer automatiquement avec les sourds par des signes.» Ce faisant, elle est cooptée comme interprète. Et lorsqu?il s?agit d?interpréter le journal télévisé pour les enfants sourds, Arrtee et ses trois autres collègues, en l?occurrence Danièle Ramos, Pratima Lokhun et Dev Ragoo, sont également choisis. Ainsi chaque jeudi et vendredi depuis le mois de mars 2007, ce groupe se rend à la Mauritius Broadcasting Corporation et interprète un condensé d?informations pour quatre présentatrices sourdes qui présentent un journal en langue des signes, diffusé le samedi matin, avec une rediffusion le dimanche en matinée. «Le dictionnaire de la langue des signes mauricienne ne contient que 1123 mots et certains concepts comme les énergies renouvelables, y sont inexistants. A ce moment-là, on se sert de l?iconicité, c?est-à-dire de gestes pour un vocabulaire non standardisé. C?est épuisant mais passionnant».
Autant elle est timide, autant Arrtee est très franche. Ses 20 ans à l?Ecole des Sourds n?ont pas été de tout repos. «Il y a eu des moments de découragement, surtout quand des projets n?aboutissent pas. Mais on essaie de rester positif. J?ai appris cela en travaillant avec Noorjehan Joonas. C?est vrai que j?ai été témoin de plusieurs développements du centre et que j?y ai même contribué. Mais il y a encore beaucoup à faire.» D?autres organisations non-gouvernementales ont tenté de la débaucher car c?est considérée comme une denrée rare une personne qui s?investit autant dans le travail. Elle admet même avoir été tentée. «Mais je n?aime pas laisser une tâche incomplète. Quand je parle d?avoir beaucoup à faire, je pense à l?éducation secondaire que j?aurais souhaité voir appliquée à l?école car il faudrait que les sourds puissent être des professionnels comme les autres et être pleinement employables. Pour cela, il faut une formation des enseignants et que tous les services d?appuis tels que l?appareillage, l?orthophonie, pour ne citer que ceux-là, suivent aussi. Mais je sais que ce n?est pas pour demain. Je crois que j?aurais le temps de mourir avant de voir ça», dit-elle en riant.
N?a-t-elle pas d?autres projets ? «J?en ai mais à chaque fois, je les remets à plus tard. Je n?ai pas encore le c?ur de lâcher prise.» Tant mieux pour les sourds?
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