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L?inquiétante réalité

10 juin 2007, 00:00

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Fabrice ACQUILINA et Elwyn CHUTEL

Banlieue de Port-Louis, une écolière de 8 ans en bisbille avec une fille de sa classe décide de se faire « justice » elle-même. La semaine dernière, elle glisse un couteau de cuisine dans son sac à dos. Sa future victime « l?a bien cherchée », confie-t-elle à une amie. Finalement, le drame est évité de justesse grâce à la vigilance d?un enseignant qui avait senti le coup partir. En réponse, il essuie une volée de bois vert : « De quoi tu te mêles ? »

De ce qui le regarde, évidemment. Un exemple parmi d?autres de la violence qui, désormais, fait partie du quotidien d?un nombre croissant d?écoles primaires. Ces dernières années, les agressions verbales et physiques ont indéniablement augmenté. Beaucoup ? Le ministère de l?Éducation ne le sait pas lui-même. Il vient de lancer une étude statistique pour prendre la juste mesure de ce fléau. Les enseignants, eux, n?ont pas besoin de chiffres. Ils savent depuis longtemps que la violence dans les classes va au-delà des mots et des incivilités.

La cour prend des allures de ring géant

En fait, tout peut basculer d?un moment à l?autre, nous fait comprendre Denise Lan Pin Ling, Directive Head Teacher dans une école de Beau-Bassin. Elle ne veut pas dramatiser. Mais elle en a gros sur le c?ur. Ras-le-bol d?appeler la police « pour faire la leçon ». « Les professeurs ne sont plus craints, ils incarnent de moins en moins l?autorité. » Conséquence : toute l?école est sous pression. À la récré, la cour prend parfois des allures de ring géant. Juron contre barre de fer sous une pluie de projectiles.

Bref, une scène banale pour des centaines d?enseignants. Pris pour cible, ils se sentent souvent désarmés. Le directeur d?un établissement de Rivière-du-Rempart ne démentirait pas ce constat. Son mot d?ordre : limiter les dégâts. « Puisque nous n?avons pas les moyens d?enrayer cette spirale, le but est de contenir la violence afin qu?elle ne se propage pas à toutes les classes. »

Pas besoin d?être accusé de trafic de drogue par un môme déboussolé, comme cet instit d?une école des Plaines-Wilhems, pour avoir le moral qui flanche. Si la plupart des profs tiennent le choc, « beaucoup supportent difficilement cette violence quotidienne », affirme le chef d?une école confessionnelle réputée.

Fait nouveau : la violence n?est plus réservée aux zones défavorisées, aux établissements dits « sensibles ».

« L?école a perdu son image de sanctuaire, c?est le grand changement, résument les spécialistes, même si tous les établissements du pays ne sont pas concernés au même degré. »

« Je vis dans l?angoisse d?un drame »

« Chez nous, confie une enseignante jointe par téléphone, les agressions commencent de plus en plus tôt, les petits imitent les grands. » Sa hantise : « Les jeux sexuels sont devenus monnaie courante. Les garçons passent leur temps dans les toilettes des filles. Personnelle-ment, je vis dans l?angoisse d?un drame. Un viol à l?école, voilà ce qui risque d?arriver. »

Ces faits très graves, exceptionnels, sont souvent l?arbre qui cache la forêt : en l?occurrence une violence ordinaire, banalisée, répétitive, qui tombe fréquemment sur le même élève ou le même enseignant. « Les auteurs choisissent leur cible. Les enseignants les plus insultés, les élèves les plus agressés sont les plus jeunes et les moins expérimentés », indique le pédagogue Hervé Sylva.

L?école primaire brûle-t-elle ?

Quelles sont les causes de cette violence ? Pour Hervé Sylva, l?éducation parentale vient en tête des multiples facteurs qui peuvent l?expliquer.

« Bon nombre de parents d?élèves se réfugient derrière le faux prétexte du manque d?autorité des profs. Cette analyse les déculpabilise. La réalité, c?est que les parents ? et a fortiori chez les familles recomposées ? ne trouvent plus le temps de s?occuper de leurs enfants. »

Alors l?école primaire brûle-t-elle ? Non, mais les braises s?accumulent dangereusement. Après avoir ignoré longtemps le fléau de la violence scolaire, céder à la panique serait un autre écueil. Il faudrait plutôt sonner l?heure de la mobilisation générale. L?attente des enseignants, des enfants et des parents est ici immense.

Le malaise d?une école poudrière

Une tentative de meurtre sur un instituteur, un collègue tabassé à coup de chaise, des véhicules saccagés, un incendie volontaire à la bibliothèque. C?est beaucoup dans un trimestre, trop pour une seule école. Cet établissement des environs de Port-Louis, dont nous tairons volontairement le nom, est abonné à la rubrique des faits divers. Un enseignant a fini par craquer, il a jeté l?éponge. « J?étais à bout, je suis allé voir ma direction, je leur ai dit ??j?arrête??. » Ce triste palmarès n?étonne guère certains élèves, comme Mélanie, 10 ans, ou Veena, 9 ans, rencontrées à la sortie de l?école. « Il y a des garçons qui viennent juste parce qu?ils sont obligés. Ce qu?ils veulent, ce n?est pas apprendre, mais faire la loi. » Un sentiment partagé par Rafick, 16 ans, un ancien élève. « Là-bas, les bagarres et les insultes sont quotidiennes. »

Côté enseignants, le constat est peu différent. « La violence, nos élèves la vivent chez eux. Pas étonnant qu?ils la reproduisent à l?école », relève un professeur. Un collègue propose une autre approche : « Violence à l?école, violence de l?école. » Il précise : « Notre système élitiste, la concurrence, la course aux résultats ; tout cela crée des frustrations qui engendrent cette violence. » Un faux procès, affirment d?autres. « Le problème, c?est qu?on a laissé la situation pourrir. La direction de l?école a préféré se taire et ne rapporter aucun incident à notre hiérarchie. Cela aurait été un aveu d?échec. Il ne fallait rien ébruiter et cacher les faits de violences. Du coup, personne n?a réagi. » L?équipe de direction, depuis, a pris des mesures et a renforcé l?encadrement. Mais, si on demande au chef d?établissement s?il y inscrirait l?un de ses enfants, un long silence embarrassé précède un « oui, sans doute » bien timide.

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