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L?Inde, terre de mille paradoxes

15 janvier 2007, 00:00

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Textes et photos Nazim ESOOF

Chennai La capitale du sacré et des saris

Capitale de Tamil Nadu, Chennai est la quatrième plus grande ville métropolitaine de l?Inde. Avec une population de près de sept millions d?habitants, la cité est vieille de 369 ans d?histoire. Le cadre est posé. La ville a pris sa pose. Elle se raconte.

C?est le début du mois de décembre. L?Inde se pare pour accueillir l?hiver. Dans cette nuit entre deux temps, Chennai respire davantage la chaleur de l?été que les premières bises de l?hiver. Le sud du pays est plus tropical. C?est peut-être cette même tropicalité qui explique la chaleur humaine qui caractérise ses habitants.

La cité du ?woké?

Ils ont, en effet, cette manière de se dandiner la tête qui indique une disposition à faire plaisir. Même lorsque c?est négatif, le corps a un gestuel de l?affirmatif. Car ces gens-là ne savent pas dire non. Le vocable qui revient d?ailleurs le plus souvent sur les lèvres, c?est ?OK?. À prononcer ?woké? avec un fort accent tamoul. Pour le Mauricien qui découvre le pays, déjà il commence à dresser certains parallèles avec son pays natal. Les références sont inévitables. Elle est bizarrement séduisante cette ville noyée dans une pluie de poussières qu?on devine permanente. Pourtant le charme est intact, ineffable et on flaire des émotions neuves.

La première ligne de communication s?établit au-delà du langage. C?est une ressemblance morphologique voire phénotypique. La confiance sinon la complicité s?installe. On est entre gens qui se connaissent même si c?est pour la première fois qu?on se rencontre. L?accueil est souriant. Ici à la différence de certaines autres villes indiennes, on n?est pas focalisé sur l?obsession de faire de l?argent. L?étranger n?est pas à tous les coups une proie à exploiter. Certes s?il se montre naïf, il paiera le prix cher. Mais s?il sait ne pas se rendre vulnérable, son séjour sera très agréable. Trop de candeur vous livrera à l?espièglerie de la ville. Autant suivre son chauffeur dans la rocambolesque découverte d?une cité qui en se révélant nous révèle à nous-mêmes. C?est agréable de croiser partout ces regards et visages qu?on croit reconnaître... sur cette plage, touchée par le tsunami qui y a fait plusieurs victimes.

Agréable par la qualité des rencontres. Des gens simples de c?ur et doués d?esprit. De c?ur, les signes sont distinctifs. À l?image de ces jeunes qui tout en rêvant d?un autre destin ont toujours le sourire dans tout ce qu?ils font. Chennai, c?est en effet le vivier de la musique et de la danse classiques du Sud de l?Inde. En novembre-décembre, la ville accueille ainsi un festival long de plusieurs semaines consacré à la musique karnatique et au bharatnatyam ; la danse officielle du Tamil Nadu.

Là où Muruga côtoie le Christ

Un désir de vagabondage étreint ensuite l?étranger vers ces colonnades qui dessinent les lieux de culte comme un parcours labyrinthique qui mène aux dieux. Le parfum culturel s?étend aux temples et églises qui emmitouflent toute la ville. Les lieux de culte disent tout l?attachement de la population au fait religieux. Un signe qui ne trompe et qui révèle une certaine dualité mauricienne, c?est le nombre de Tamouls, de tradition hindouiste, qui fréquentent les églises catholiques. Celles-ci sont, en effet, innombrables.

Peu de villes indiennes peuvent se targuer d?abriter autant d?églises. Ces dernières, pour la plupart, se signalent par un cachet particulier. On n?est pas ici dans l?austérité romaine. On est plutôt accueilli par des couleurs bigarrées et un coin consacré aux dieux hindous. Les religions se parlent à Chennai, où Muruga cohabite avec le Christ, comme dans d?autres parties de l?Inde où d?autres dialogues inter-culturels se mettent en scène.

Chennai est aussi riche de ses restaurants à la saveur des ?dosa, idli et vada?. Mais ce serait peine perdue que de demander une bière ou une boisson alcoolisée. Hormis les wine shops, l?alcool est presque tabou à Chennai. Les accros de la cigarette seront également surpris d?apprendre qu?on ne fume pas dans des lieux publics. Un homme peut s?y risquer. Mais une femme avec une cigarette entre les lèvres s?attirerait des regards scandalisés des passants.

Tel est Chennai. Non pas prude. Mais solidement accrochée à ses valeurs. C?est ce qui explique aussi qu?il ne faut pas s?étonner de voir des jeunes filles, seules sur leur moto la nuit. En parlant des filles, il faut savoir que Chennai est le paradis des saris, des vesti, des cholis, des kurtas? C?est l?émerveillement total, l?extase pour les passionnées de ce genre de garde-robes haut en couleur. De nombreux Mauriciens s?y rendent d?ailleurs pour s?approvisionner en habits, ornements, accessoires, bijoux en argent et en or qu?ils viennent écouler à Maurice.

Du petit village de pêche qu?il était lorsqu?arrivèrent les Portugais en 1522, Chennai est aujourd?hui, à l?image de l?Inde entière, une ville hybride qui tend irrésistiblement vers la modernité.

Pondichéry Dans la ville d?Aurobindo

Il y a un cachet à Pondichéry qu?on ne retrouvera dans aucune autre ville indienne. La salubrité de son centre-ville détonne par rapport au capharnaüm typiquement indien. Il faut savoir que les Français et Sri Aurobindo sont passés par là?

Pondichéry, c?est la ?ville française? de l?Inde. Une ville intemporelle. On le constate d?emblée à l?architecture de ses bâtiments administratifs et de ses immeubles. Il revient, en effet, aux Français d?avoir travaillé à faire de Pondichéry une ville stratégique. Dès 1673, les Français en firent leur principale colonie indienne. Même lorsque les Anglais prirent entièrement contrôle de l?Inde vers la fin des années 1850, Pondichéry demeura sous le contrôle des Français.

Aujourd?hui encore, on parle des quartiers français, ou ville blanche, et de quartiers indiens, ou ville noire. Les quartiers français se signalent par leurs avenues perpendiculaires, leurs bâtiments de style colonial et leur niveau d?hygiène publique. Des quartiers dédaigneux du désordre qui règne dans sa périphérie. La ville noire, à l?image des autres villes indiennes, grouille de vie et d?animation et aussi? de pollution. Ce n?est toutefois pas ce qu?on retiendra prioritairement de Pondichéry.

?Un État dans l?État?. C?est ainsi que certains habitants de la ville qualifient le rayonnement du mouvement Aurobindo à Pondichéry. Chantre de la philosophie du Yoga, Sri Aurobindo était un érudit avec une intense activité militante. Poète doublé d?un mystique, il a fondé son mouvement, entre autres, sur une évolution de l?humanité où celle-ci exploitera son potentiel collectif. Né à Calcutta en 1872, Aurobindo Ghose entreprit ses études en Angleterre. Rentré en Inde, il s?engagea dans des activités indépendantistes. Ce qui lui valut plusieurs séjours en prison où il connut son éveil mystique grâce à une pratique assidue du yoga silencieux. Il consacra le reste de sa vie, durant 40 ans, à propager la philosophie du yoga intégral.

Fascination éternelle

Par la suite, il reviendra à son épouse, connue comme ?Amma? ou ?La mère?, de poursuivre son ?uvre. C?est elle d?ailleurs qui fondera le Centre international d?éducation Sri Auribindo et surtout l?impressionnante Auroville. La mère est une Française, Mirra Alfassa, née à Paris, le 21 février 1878 et arrivée à Pondichéry en mars 1914.

Aujourd?hui, les traces du mouvement sont nettement perceptibles. Le fondement reste l?Ashram où le couple vécut à Rue de la Marine à Pondichéry. Une visite à l?Ashram, que ce soit en jours de semaine ou en week-end, ne laisse personne indifférent. D?abord le nombre d?étrangers qui s?y recueillent. Ensuite la bibliothèque qui comprend les nombreux ouvrages consacrés à la pensée de Sri Aurobindo et à la Mère.

Derrière les quartiers français et les immeubles construits par les fervents de la pensée Aurobindo, la ville s?évapore. Des ruelles évanescentes, qui ne sont ni du temps ou de l?espace indien, se dressent les avenues commerciales. Superposition de boutiques où on peut faire de bonnes affaires si on maîtrise l?art du marchandage. Pondichéry, c?est aussi la ville où le Mahatma trône sur le front de mer.

Hormis la pensée Auribindo qui parcourt tout son c?ur, Pondichéry est une ville qui ne contient pas les mêmes splendeurs et vestiges d?autres cités indiennes. C?est précisément ce somptueux désaccord qui fait son charme.

À Pondichéry, on retrouve principalement une riche architecture française. Mais même dans le centre-ville à côté de l?Ashram, un temple hindou et la présence d?un éléphant nous rappellent tout le symbolisme de Ganesha. Particularité de cet éléphant : lorsqu?on lui donne une pièce de monnaie, il caresse de sa trompe la tête de la personne en signe de bénédiction. C?est cela l?Inde. Une fascination éternelle?

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