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L'Inde décomplexée

17 juin 2008, 00:00

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Le diamant dans l'oreille est trompeur. Tout comme les bijoux qui ornent ses mains et les lunettes de soleil aux lourdes montures. Vijay Mallya n'a en fait rien d'un milliardaire insouciant et fêtard vivant de ses rentes. À la manière de ses compatriotes Lakshmi Mittal ou Ratan Tata, il fait partie de ces barons d'un capitalisme indien décidé à conquérir de nouveaux territoires. Passionné de sports, il a fait irruption cette saison en Formule 1, avec la création de l'écurie Force India, en ne dérogeant pas à sa ligne de conduite : faire des affaires tout en s'amusant.

«Ma mère m'a raconté que le premier mot que j'ai prononcé était «voiture», et j'ai toujours été passionné d'automobile», raconte, affable, Vijay Mallya, installé à Barcelone au deuxième étage du motor-home de Force India, qu'il dirige depuis l'été 2007. L'homme d'affaires indien sait raconter les histoires, et notamment la sienne. Avec malice, sans arrogance. Pour entrer dans le monde de la F1, Vijay Mallya, 52 ans, n'a pas eu de problème de budget. Sa fortune est estimée à 1 milliard d'euros par le magazine Forbes. Le groupe familial qu'il dirige repose notamment sur la production de bière et de spiritueux, et sur une compagnie aérienne en plein essor. L'alcool est à la source de l'histoire de l'entreprise, dont le siège se trouve à Bangalore. Tout a commencé en 1947 par un coup de flair de Vittal Mallya, le père de Vijay.

Alors que l'Inde venait d'entrer dans une période de prohibition, il rachète des licences de production. Un pari qui s'avère payant car, une fois la prohibition levée, les brasseries acquises permettent à Vittal Mallya de construire les fondations d'United Breweries Group, aujourd'hui troisième groupe mondial de boissons alcoolisées, derrière Diageo et Pernod Ricard.

En 1983, jeune homme insouciant, Vijay Mallya est obligé de reprendre les rênes du groupe familial, après la mort subite de son père. De rachats en lancements de produits, le dandy épicurien va vite révéler ses talents d'homme de marketing. Connu aujourd'hui en Inde pour ses succès d'entrepreneur et une carrière politique courte et discrète comme député, il est également célèbre pour ses fêtes pharaoniques.

Une manière de vivre qui lui vaut le surnom de Roi des bons moments, en écho au marketing de ses boissons. À ses fêtes se rencontrent stars de Bollywood, hommes politiques et sportifs : les visages d'une Inde qui connaît le succès et veut en jouir sans retenue. En maître des cérémonies de cette Inde qui s'amuse, Vijay Mallya affiche un profil atypique dans le monde des affaires du pays, loin des costumes anthracite des grands patrons.

En Formule 1, les ambitions de Vijay Mallya sont claires : placer son pays dans les premiers rangs de ce sport mondial. Pour se faire une place à côté des grands constructeurs comme Ferrari, Renault ou McLaren Mercedes, pendant l'été 2007, il a acheté pour environ 88 millions d'euros une écurie aux moyens limités, Spyker, en association avec l'homme d'affaires néerlandais Michiel Mol. Lorsque Spyker, née des restes de l'écurie Jordan, a été mise sur le marché, il a immédiatement réagi. «Je savais qu'une telle opportunité ne se représenterait pas de sitôt», raconte l'industriel. Une acquisition vite menée, à l'image de son mode de management. «Les décisions sont toujours prises immédiatement, où qu'il soit dans le monde, et il a toujours une vision mondiale des enjeux», note Kolin Colles, manageur de Force India.

L'homme d'affaires passe une grande partie de son temps hors de l'Inde, naviguant entre ses pied-à-terre en Asie, en Amérique et en Europe. Sans compter les pauses qu'il s'accorde sur l'Indian-Empress, un yacht de 95 mètres racheté en 2006 à la famille royale qatarie. Il s'est même offert un Airbus A319 aménagé, avec des chambres, et un bar, bien sûr. «C'est mon appartement volant», sourit-il. Mais au visiteur que cette longue liste de propriétés pourrait distraire, il rappelle les motifs de son arrivée dans la F1. «La Formule 1 est un sport très cher, et ma passion pour l'automobile n'est pas la seule raison de mon investissement. C'est une décision de business bien réfléchie. La F1 offre une plate-forme publicitaire fantastique dans le monde entier, avec des centaines de millions de téléspectateurs.»

La marque, voilà l'obsession de Vijay Mallya. Lorsque, en 2005, il lance une compagnie aérienne, il la baptise Kingfisher, comme la bière qu'il vend déjà par millions de bouteilles. L'exemple du Britannique Richard Branson et des déclinaisons de Virgin n'est pas loin. Depuis trois ans, Kingfisher Airlines gagne du terrain en Inde et dans la région, et figure parmi les premiers acquéreurs du Super-Jumbo Airbus A380.

L'industriel investit aussi dans la F1, tout comme il le fait déjà en Inde dans le football, le polo et le cricket, avec l'idée de tirer parti des transformations de la société indienne. «Près de 400 millions d'Indiens, soit l'équivalent de la population de l'Europe, ont moins de 20 ans», explique Vijay Mallya.

<I>«La Formule 1 est un sport très cher, et ma passion pour l'automobile n'est pas la seule raison de mon investissement. Elle offre une plate-forme publicitaire fantastique.»</I

Il vise en particulier ces jeunes gens qui réussissent et veulent le montrer. Le cricket est une passion pour tous les Indiens, de la femme de ménage au cadre supérieur. «Mais la F1 touche plutôt ces jeunes générations montantes.» Il voit aussi la F1 comme une interface avec les entreprises occidentales. «En plein boom, l'Inde attire de grands groupes internationaux. Je veux leur offrir l'écurie Force India comme vecteur pour y arriver.»

L'entrée en force de Vijay Mallya dans le petit cercle des décideurs de la F1 est plutôt bien perçue par les «patrons» du circuit. «Il a un très beau motor-home», lâche, taquin, Flavio Briatore, le directeur de Renault F1, avant de se reprendre : «C'est une bonne chose de voir arriver une nouvelle nation et un entrepreneur aux finances solides à côté d'écuries, propriétés de grands constructeurs.» L'autre ambition sportive et politique du milliardaire indien, c'est la création d'un Grand Prix de Formule 1 en Inde, en 2010.

Il espère que d'ici là son écurie sera capable d'arracher une place sur le podium. Celle-ci grapillera-t-elle quelques points lors du Grand Prix du Canada, le 8 juin ? Fier de son pays, Vijay Mallya reste malgré tout pragmatique. Les deux pilotes de l'écurie Force India sont aujourd'hui allemand et italien. «Il n'y a pas de bons pilotes indiens pour le moment.»

Coquetterie de milliardaire, Vijay Mallya n'a pas hésité à faire baptiser le bolide de son écurie Force India VJM01. Comme s'il s'achetait une plaque minéralogique portant ses initiales. En toute modestie.

<B>Bertrand d'Armagnac</B> © Le Monde 2008 Distribué par The New York Syndicate</I>

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