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L'?il froid de Georges Simenon sur un monde qui bascule

21 février 2004, 20:00

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Comme pour faire une transition avec sa nouvelle affectation, la photographie, la Galerie nationale du Jeu de Paume, à Paris, consacre une bonne partie de ses espaces aux images prises par Georges Simenon. Dans la vie du romancier, la photographie ne semble pas occuper une place considérable. Il a essentiellement pratiqué cet art à des fins personnelles, même si certaines de ces images ont accompagné la publication de ses reportages. Les plus anciens clichés qui ont été retrouvés datent de la fin des années 1920 ; les plus nombreux, du milieu des années 1930. Peu à peu, sa quête photographique va s?amenuiser. Ensuite, nous dit Michel Carly, « simenologue » averti, il se fit voler son Leica sur la banquette arrière de sa voiture, aux états-Unis, et oublia la photo.

Pourtant, l?exposition du Jeu de Paume nous montre que les images saisies par le père de Maigret ne relèvent ni de l?anecdote, ni du pittoresque. Simenon est bien l?auteur d?une brève mais réelle ?uvre photographique, que l?on pourrait placer - toutes proportions gardées - à côté de celle d?un Bonnard ou d?un Vuillard.

Ces images sont-elles des notes visuelles prises « pour se souvenir » ? Des matériaux entassés pour l?aider à construire son travail romanesque? C?est possible, mais rien ne vient le confirmer. Les images originales, de très petits formats, sont collées dans de modestes albums aux pages quadrillées, avec des indications elliptiques. Certains de ces recueils sont présentés au Jeu de paume : ils ont été légués avec l?ensemble des archives de l?écrivain à l?université de Liège, sa ville natale.

Les sujets de prédilection de Simenon sont, comme dans ses romans, les « simples gens », saisis dans la rue, au bistrot, sur le quai d?un port, dans un bateau. Qu?importent les latitudes, la couleur des peaux ou la coupe des vêtements. « Hommes et femmes sont les mêmes partout », note-t-il. « A condition de gratter un peu la surface et de ne pas s?arrêter au pittoresque apparent. »

Le pittoresque, il n?y en a guère dans ses images. Ses paysages n?échappent pas à cette trivialité banale : arbre planté au milieu d?une plaine désolée, route brumeuse filant vers l?horizon, entrée de port ponctué de grues. Pourtant, la plupart des photographies qui sont accrochées au Jeu de Paume ont été prises alors que l?écrivain effectuait, de manière frénétique, des allers-retours autour du monde.

Cet observateur implacable - qui déclare avoir « horreur de l?observation » - n?est pourtant pas à ranger à côté des photographes humanistes français, l?école de Doisneau, Ronis ou Boubat.

Il s?en distingue nettement par une assez grande distance vis-à-vis de son sujet.

Distance que l?on retrouve dans ses livres - il voit comme il écrit -, où il se borne à enregistrer pour comprendre plutôt que pour juger. Cela n?exclut d?ailleurs pas une certaine familiarité, une proximité, perceptible notamment dans ses portraits féminins. En revanche, il n?y a chez lui aucun clin d??il, aucune gentillesse, comme chez Doisneau, par exemple. Il enregistre de manière froide, parfois cruelle, mais sans jamais caricaturer ou charger : douaniers sur le quai d?un port, commerçants juifs dans un ghetto, ouvriers dans un bistrot populaire, passagers guenilleux couchés sur l?entrepont d?un bateau, Européens à grosse bedaine et panama dans un café des antipodes.

Comme on n?échappe pas à son époque, en Afrique, son regard d?anticolonial avéré a pourtant parfois des relents de Tintin au Congo. Simenon photographie d?instinct. Ses cadrages sont rigoureux, presque toujours justes, avec une curieuse tendance à pencher à droite, jouant habilement des diagonales, des verticales et des contrastes lumineux, un peu à la manière de Germaine Krull, avec qui il a d?ailleurs travaillé.

En dehors de leurs indéniables qualités plastiques, les photographies du romancier sont aussi des regards portés sur un monde qui bascule. Simenon, sensitif avant tout, capte à merveille les atmosphères : celle des canaux du Nord, des bistrots de Concarneau ou d?Ouistreham, que l?on retrouve dans Le Charretier de la providence ou Le Chien jaune. Une banale maison de Honfleur pourrait être celle de La Nuit du carrefour. Plus saisissantes encore, ses images des quartiers juifs de Vilnius, ville alors polonaise, avec ces enfants au nez écrasé derrières les fenêtres des maisonnettes de bois, ces gamins loqueteux en bonnets de fourrure, ces boutiques misérables s?ouvrant sur des rues boueuses.

Ce monde, on le sait, aura définitivement disparu, tragiquement, quelques années plus tard. Même les rares images volées en URSS - marché sauvage sur les bords d?un trottoir à Odessa - évoquent pour nous l?orage qui va emporter l?Europe. Simenon nous donne là une sorte de supplément illustré de son ?uvre écrite. Comme elle, elle témoigne sans antipathie d?une époque disparue.

2003 Le Monde ? Avec Emmanuel De Roux Distribué par The New York Times Syndicate

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