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Licence poétique, oui mais?
De toute évidence, le premier recueil d?Umar Timol, ?La Parole Testament suivi de Chimie?, est le résultat d?une profonde méditation poétique (voir ci-contre ?Umar Timol ou le poète qui fait violence au langage?). Le travail mérite d?être salué. Cependant, et puisqu?il n?existe aucune poésie parfaite, celle de Timol n?a pas été à l?abri de certaines imperfections. Notre propos ici consiste à les signaler, de manière inévitablement subjective bien entendu, non pour discréditer l?effort de ce dernier, ce qui est loin d?être l?objectif de cette rubrique, mais pour se faire complémentaire à son travail sur la poésie.
A bien y voir, notre poète a produit une poésie qui pourrait fort bien être le résultat, si ce n?est pas déjà le cas, d?une pratique de l?écriture automatique. Une lecture de ses poèmes donne la nette impression d?une spontanéité dans l?utilisation des mots. Les mots sont des images qui se juxtaposent ça et là indépendamment de leurs sens. A cela vient s?ajouter la liberté que prend le poète face à la langue : il montre une tendance à vouloir abuser de la licence poétique pour s?adonner, souvent à tort et à travers, à la pratique du néologisme, réservée jusque-là aux professionnels du langage, autrement dit à des autorités. Le nombre de mots créés dépasse toute attente du lecteur. Si la licence poétique est quelque peu admise, elle est aussi connue pour être une négligence du langage. Tout abus de ce genre tend à nuire considérablement à la clarté du poème.
Bien sûr, on se souvient de la célèbre réplique de Frantz Kafka qui appréhendait les mots et inventait leurs significations : ?allons donc, le mot, je ne le vois pas du tout, je l?invente?. Soit. Mais tout le monde n?est pas Kafka. Et il n?est pas donné à n?importe qui d?inventer des mots sans commettre des aberrations. Pourquoi alors utiliser un mot formé de toutes pièces et qui n?est pas attesté dans les usuels, quand il existe tant d?autres qui expriment encore mieux le sens qu?a certainement voulu donner son utilisateur ? Pourquoi utiliser, par exemple (parce qu?il y en a d?autres), le mot ?diversalise? quand le mot étymologiquement correct existe sous la variante ?diversifier? (en supposant que celui-ci véhicule bien le sens qu?a voulu donner le poète à son nouveau vocable) ? Nul n?est sans savoir que le langage poétique est déjà si avare de sens. Y rajouter des mots qui relèvent du néologisme ne fera que rendre ce langage encore plus opaque.
Pourtant, et on ne le répètera jamais assez, tout poème, malgré le fait qu?il ne soit pas destiné à la communication dite habituelle, comporte en lui un message poétique à être délivré ? sinon, il n?y a aucune utilité à le publier. Autrement dit, la poésie ne se contente pas de se retourner sur elle-même à travers un langage hermétique. Elle a des destinataires. Et elle se doit de rester liée au monde à qui elle s?adresse. Elle doit trouver tous les moyens de ne pas échapper à la réalité langagière. Pour cela, il est impératif qu?elle tienne compte des normes linguistiques. Beaucoup de poètes ont vu leur poésie coupée du public pour avoir favorisé à outrance la rupture d?avec les normes du langage. Pendant la Seconde Guerre mondiale les poètes des pays victimes du nazisme avaient remis en question le rôle civique de leur poésie. Résultat : la poésie de la résistance avait senti le besoin d?un retour à un langage clair. De même, dans les années 80, la France a assisté au passage progressif du vers libre au vers régulier. Pour assurer la cohérence et la clarté dans leurs écrits, toute une génération de poètes avaient choisi de renouer avec la tradition orale, se rappelant que la poésie était avant tout une pratique de la transmission orale avant d?être une expression artistique. Ils ont vite compris que l?expérience poétique est d?autant plus riche qu?elle est partageable et communicable.
Le poète ne doit pas se contenter de transcrire sur papier ses sentiments profonds en face d?un monde qu?il trouve fragmenté et confus, mais rendre par la même occasion ce sentiment communicable dans une langue reconnue. Pour cela, il importe que les normes de la langue, établies par une académie compétente, soient respectées. Etait-il donc nécessaire que notre poète, au nom d?une quelconque modernité, vienne modifier le visage de la langue française avec un premier recueil ?
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