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Libres par la loi, détenus par l?argent

15 novembre 2003, 20:00

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«Mo soulazé ki mo garçon fine réussi rétourne la caze. Kan li ti emprisoné dans sa centre là, tous lé zours mo ti pé fer la prière. Mo ti ressenti ène grand l?absence kan li pas ti là. Mo conné mo pas capav donne li grand zaffer, pas capav donne li bel manzé mé au moins nou ensam. Guette sa? zordi péna nanié mem. Ziste sa mem nou pou manzé là? », confie Janique, 39 ans, en nous montrant une paire de dholl puri qu?elle tend à son fils, Nicolas, 15 ans, qui vient d?être libéré sous caution. Avachi sur un vieux matelas en mousse abîmé et taché par la rouille et la poussière, la frêle silhouette moulée dans un t-shirt noir et un short peinturluré de blanc et de bleu, l?adolescent scrute les quelques feuilles de tôle qui soutiennent sa bicoque. Ses pieds, couverts de petites cicatrices, gigotent sans cesse. Il ressasse les images du centre de détention où il a été conduit après une tentative de vol.

« Mo banne camarade kine mette l?esprit coquin dans mo la tête. Zot tous ti éna bicyclette sauf moi. Ti touzour mo grand rêve gagne ène, mé nou pas ti éna cass. Ene zour, noune rente dans ène lacaze et noune commence coquin ène bicyclette ek la pompe dans garaze. Mé après propriétaire là ine rentré, line trouve nou. Nou fine sauvé », raconte-t-il. Alors qu?il prend la poudre d?escampette, un voisin de la victime le reconnaît. Les dénonciations suivent. Quelques jours passent? la police débarque pour l?arrêter. Il est deux heures du matin. Souffrante, Janique n?entend pas ses cris désespérés? Ce n?est qu?à 9 heures qu?elle apprend l?arrestation. Après une comparution en cour, l?enfant est placé en détention provisoire au Correctional Youth Centre (CYC) pendant deux mois et demi et fait des allées et venues en cour. Lors de sa dernière comparution le 12 août dernier, le magistrat déclare qu?il peut être libéré sous caution. Nicolas n?en croit pas ses oreilles !

Détenus pour de menus larcins

Il se voit déjà loin de cette cellule qui le retient prisonnier, de ces gardiens toujours à l?affût du moindre mouvement suspect. Il longe déjà le couloir de la sortie? Mais ce n?est qu?une illusion. Pour sortir, il faudra y mettre le prix? Rs 5 000 au total ! « Mo papa ine mort et mo mama pas travail. Nou pa ti éna l?arzent pou payé. Mone oblizé reste dans centre même », explique l?adolescent.

Assis sur un banc de la cour, l?enfant est atterré. Son sort ne laisse pas indifférente Marie-Lourdes Lam Hung, avocate et membre du comité de Save the Children. « On ne pouvait pas laisser un enfant emprisonné ainsi. J?en ai discuté avec les responsables de l?association et nous avons décidé de payer le montant de la caution », témoigne l?avocate.

Le cas de Nicolas n?a fait que lever un lièvre. Un constat de Save the Children auprès du Rehabilitation Youth Centre (RYC) et du CYC révèle que plus de 25 garçons et filles ne peuvent pas être libérés car les parents, enlisés dans la pauvreté, n?ont pas les moyens de payer la caution. Résultat : les adolescents doivent croupir dans leurs cellules, le temps que l?affaire aboutisse en cour. Et selon Me Marie-Lourdes Lam Hung, cette procédure peut durer un an, voire même aller jusqu?à quatre ans ! La situation se corse dans certains cas. Non seulement, les parents ne peuvent pas payer la caution, mais certains dérogent à leurs responsabilités ou s?opposent à la sortie des enfants. Cette question a d?ailleurs été évoquée au Parlement mardi dernier. Selon le Premier ministre Paul Bérenger, qui répondait à une question de Sunil Dowarkasing à ce sujet, neuf détenus mineurs attendent leur libération sous caution. Mais dans le cas de cinq d?entre eux, aucun tuteur légal ne peut les prendre en charge tandis que dans les trois autres, les parents refusent leur libération. « Cette situation est en contradiction avec l?article 40 de la Convention des droits des enfants qui stipule que l?enfant suspecté, accusé d?une infraction à la loi pénale, a droit à un traitement judiciaire et pénal adapté.

Il fallait vraiment que l?on agisse vite pour libérer ces enfants détenus pour des délits mineurs », affirme Veenace Koonjal, président de Save the Children.

C?est ainsi que les démarches ont été enclenchées pour faire relâcher les enfants emprisonnés. « C?est intolérable de voir cela. On ne peut pas ainsi emprisonné un enfant. Certains d?entre eux sont d?ailleurs détenus pour des délits insignifiants ou pour des raisons particulières.

Je me souviens d?un cas où un garçon de 13 ans avait dérobé de l?argent pour s?acheter des habits de footballeur de son équipe favorite. Il voulait les mettre pour jouer afin de vivre un rêve. Comme il n?avait pas les moyens de réaliser son rêve, il a commis un vol », ajoute notre interlocuteur.

En puisant dans le budget de l?association, les membres de Save the Chil-dren ont dépensé Rs 75 000, somme qui comprenait les cautions et les frais juridiques, pour libérer une quinzaine de délinquants mineurs sur les vingt-cinq qui ont été recensés.

Absence de programme

« C?est ène vrai miracle kine arrivé pou ki mo zenfant capav sorti. Quand Jason ine sorti, line embras moi et line dire moi ki zamé li pas pou rétourne dans sa cente là enkor. Mo ti vraiment ému ler mone trouve mo zenfant », confie Mirella, 35 ans, dont le fils a été arrêté après avoir volé des pommes et des oranges à un marchand du coin. Si elle est heureuse d?avoir retrouvé son fils, d?autres parents ne savent même pas quand ils pourront serrer leurs enfants dans leurs bras. « Nou fine démoralisé. Tous lé zours nou prend couraze pou saye garde l?espoir mé li pas facile. Li ène grand souffrance pou ène papa ou ène mama avoye so zenfant lécole et tane dire la police ine arrête li », affirme Prem, 40 ans, laboureur. Cela fait sept mois que Kevin, son fils de 16 ans soupçonné d?être un dealer, est détenu au CYC. Comme lui, d?autres enfants ont vu leur séjour prolongé en centre de détention faute de moyens financiers.

Et même si ces détenus mineurs arrivaient à être libérés, qui les prendraient en charge ? Bien sûr, certains pourront compter sur leurs parents mais est-ce que cela suffira pour les remettre dans le droit chemin ? « La libération est une chose importante, mais la réhabilitation doit être prépondérante. L?absence d?un programme de réhabilitation est déplorable. Il faut développer des structures. Nous pouvons, par exemple, instituer un half way home pour recueillir ces enfants mais cela nécessite des investissements. Il incombe à l?état d?agir pour le bien-être de ces enfants », soutient Veenace Koojal.


Jason et Nicolas racontent leur enfer

« Vine guette sa? anou alle dans toilette? », déclare un détenu à Jason, le petit voleur de pommes. « Ki pou fer ? », répond ce dernier. « Pas casse la tête toi, vini », poursuit l?autre. Jason se plie à sa volonté, le suit dans les toilettes. D?autres jeunes les rejoignent? Jason, détenu dans ce centre pénitencier depuis un mois, ne comprend plus rien. Que va-t-il lui arriver ? « Tire to caleçon ! », ordonne l?un des détenus. Jason est médusé. Il se met à crier de toutes ses forces pour que le gardien vole à son secours. Heureusement pour lui, ce dernier parvient à l?arracher aux griffes de ces jeunes. « Là bas, péna l?heure, sa banne zafer là arrivé. Kan banne famille vine rane nou visite, ler là nou gagne banne gros paquets biscuits. Ler là même sa banne zafer là arrive pli souvent », confie Jason. En échange de quelques denrées alimentaires ou de quelques petites babioles, les détenus se font abuser sexuellement. « A coz ène boutte cigarette, bâton zalumette ou pou ène bouché manzé banne liservi banne détenus pou fer banne zafer sexuels. Quand sa arrivé, bizin mette cadenas dans toilette mé nou tanne zot criyé. Ene tas détenus fer sa », déclare Nicolas. Selon ses dires, des bagarres surviennent fréquemment dans ces centres de détention. Bien souvent, les raisons évoquées sont liées à des mésententes en rapport avec la nourriture ou les jeux. « Ene fois mo ti gagne la guerre avec ène lotte détenu. Banne là ti ferme moi dans ène cachot pendant cinq zours », raconte-t-il.


Yves Moatty, juge pour enfants : « Il faut considérer d?autres alternatives à la détention des mineurs »

Selon Yves Moatty, un juge français pour enfants de passage à Maurice, il faut remédier au problème lié à la caution des détenus mineurs. « Il faut considérer d?autres alternatives. On peut, par exemple, placer l?enfant dans un foyer éducatif plutôt qu?un centre pénitencier ou alors le juger plus rapidement », déclare-t-il. Le juge pour enfants nous explique qu?une telle pratique n?a jamais existé en France. « Par exemple, les enfants âgés de moins de 13 ans impliqués dans des délits mineurs, ne peuvent pas être détenus. Pour ceux qui ont entre 13 et 16 ans, ils ne peuvent pas être placés en détention provisoire. Dans leur cas, ils sont en liberté surveillée ou placés dans des centres éducatifs. En revanche, les mineurs de 16 à 18 ans peuvent encourir une peine de prison en fonction de la gravité de l?infraction. La durée de l?incarcération peut durer deux mois et dans les cas de crime, un an ou plus », explique-t-il.

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