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Liberté ?
Puisque nous parlons d?esprit libre, peut-être pourrions-nous dire un mot de la liberté. Vocable fourre-tout qui n?en finit pas de hérisser des barricades, délier toutes les langues, anesthésier tous les naïfs? Un mot qu?on traîne aussi dans tous les égouts. O Liberté chérie !
L?homme est libre, répète-t-on. De quoi ? De tout dire, tout faire, dédire et défaire. Bref, il est libre de n?importe quoi. C?est d?ailleurs prouvé par les propos des Cafés du Commerce et le boucan contradictoire des médias. Sans même parler des grandes manifs qui, en France notamment, mettent chaque année sur le pavé des millions de « citoyens en colère ».
Au risque de paraître contrariant, nous disons que toute cette agitation bruyante est la définition de la non-liberté. La liberté, pour l?être raisonnant que nous sommes, ce devrait être d?abord de « choisir ». Le choix personnel affirme notre qualité d?homme.
Mais là commence la difficulté. La multiplicité des choix freine l?élan ; on hésite, on se trompe, on fait le bon ou le mauvais choix. Volontairement ou non. Tout le monde peut se tromper : le vice commence lorsque, le sachant, nous persévérons sur cette fausse piste. Parmi les militants du totalitarisme soviétique, il y eut ceux qui, trente ou quarante ans plus tard, reconnurent qu?ils avaient été floués, après avoir défendu la conspiration du silence. Naïveté ? Refus d?y voir clair ? C?est difficile d?admettre l?erreur dans sa foi. Et il y a ceux qui, jusqu?à nos jours, n?ont fait aucune marche arrière. Qui, devant l?horreur du goulag, des officines de « rééducation » psychiatriques gardent soudées à leur aveuglement leurs lunettes noires. Les mêmes qui osaient prétendre que Koestler et Soljenitsyne étaient payés par les Américains pour décrire ces ignominies. On sait ce qu?il en est aujourd?hui. Mais aussi que la mauvaise foi, additionnée à la bêtise résiste au tas accablant des archives. Hitler, d?ailleurs, l?écrivait déjà dans son « Mein Kampf » : « Mentez, mentez, il en reste toujours quelque chose. »
Or, on ne construit pas la liberté des uns sur l?asservissement des autres. Ou alors, ça ne dure pas : se dresse un Spartacus qui réveille les somnolents. Liberté, quels crimes, quelles sottises n?avons-nous pas commis en ton nom ! En dépit du spectacle que l?histoire nous en a souvent donné, la liberté ne consiste pas à satisfaire n?importe quelle fantaisie, mais à faire face honnêtement à une situation donnée. Comme l?écrit le philosophe V. Jankélévitch : « La vraie liberté n?est donc autre chose que la conscience de la nécessité. »
Qu?est-ce donc qu?un « esprit libre » ? C?est, dans la mesure où nous pouvons nous libérer des idées reçues, des croyances, des pratiques et des modes d?une époque, et où nous avons une attitude indépendante et personnelle face à l?événement. Éliminons tout de suite une illusion : personne n?est jamais intégralement libre dans sa vie. Produit et résultat de mille facteurs ? hérédité, condition physique, éducation, influence du milieu, etc.
La liberté de toute attitude, le libre arbitre de nos démarches restent donc relatifs L?important est le « dégagement » et la sincérité. À partir des années 50, lorsqu?il devint impératif de célébrer la littérature « engagée », on sait à quel gaspillage de talents donna lieu ce catéchisme puisé aux sources d?au-delà du Rideau de fer. C?était l?époque où je lisais dans « Les lettres françaises » d?interminables pages du camarade Staline, prophète en tout genre, sur l?art, la littérature, la philosophie? Ce qui amenait nos plus grands talents (Louis Aragon, Paul Éluard, Roger Vailland, Claude Roy?) à aligner niaiseries et platitudes.
Dans « Citadelle », Saint-Exupéry énonce bien la contradiction interne qui paralyse parfois nos prises de décision : «? Liberté et contrainte sont deux aspects de la même nécessité qui est d?être celui-là et non un autre. Libre dans un langage. Mais non libre d?y mélanger un autre. Libre dans les règles de tel jeu de dés. Mais non libre de les pourrir en rompant les règles par celles d?un autre jeu? ». Il y a une effarante confusion actuelle entre le désordre et la liberté. Libre ? Alors pourquoi pas libre de tout nier, dénigrer, salir, de tout casser, tout détruire !? Qui m?en empêchera ? Certainement pas le « gendarme » qu?un État ne pourrait offrir à chaque citoyen. Alors qui ? Moi-même tout bonnement. C?est à moi de savoir me gouverner. C?est ce qu?apprend aux écoliers le cours d?instruction civique. Capital, si l?on prétend vivre en société organisée.
Et si vient le jour où le monde nous abandonne, parvenu au fond et au bout de toute chose, la liberté d?un esprit libre sera d?accepter sa solitude. Prestigieux exemple de cette force d?âme, l?Empereur Napoléon 1er. Déporté comme un bagnard, le 16 octobre 1815, sur le rocher de Saint-Hélène, en butte aux tracasseries mesquines d?un geôlier anglais, alors qu?il avait gouverné l?Europe, Bonaparte confiait à Las Cases son confident : « Si je fusse mort sur le trône, dans les nuages de ma toute-puissance, je serais demeuré un problème pour bien des gens : aujourd?hui, grâce au malheur, on pourra me juger à nu ! »
Michel BEDU
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