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L?homme serein
● Vous êtes de religion musulmane, votre épouse est catholique, l?épouse de votre fils est de religion juive, la famille Diouf réalise-t-elle en son sein ce que l?Afrique, ce que le monde n?arrive pas à réaliser ?
Vous savez le monde finira bien par savoir que son salut n?est que dans la tolérance mutuelle. Ma femme et moi, nous la vivons effectivement dans notre quotidien. Nous vivons pleinement nos deux religions. Nous adorons le même Dieu. Et mon fils est marié à une Juive. Et il vit sa vie de couple. C?est comme ça chez nous?
● Quand on vit une telle réalité, comment réagit-on devant la cacophonie qui sévit à l?extérieur ?
Je regarde le monde avec beaucoup d?incompréhension. La religion bien comprise ne peut être qu?amour et favoriser le rapprochement entre les hommes. Les guerres et les violences qui se parent du nom de la religion cachent d?autres desseins, d?autres ambitions.
● Politiques ?
Bien entendu. La religion mal comprise cause beaucoup de dégâts. Les deux religions que je connais, l?islam et le christianisme, disent d?aimer l?autre : toutes les sourates du Coran, à part une pour des raisons historiques, commencent par : ?Au nom de Dieu le clément, le miséricordieux??
● Par ailleurs, on commet tant de choses au nom de Dieu?
Ce n?est pas le vrai Dieu et certains passent leur vie à prendre le nom de Dieu pour satisfaire des desseins inavouables.
● Nous avons perdu Dieu sur notre route ?
Il y a ceux qui ont trouvé Dieu et l?ont perdu en route et d?autres qui ne l?ont jamais connu et qui l?invoquent pour réaliser leurs ambitions.
● Une langue constitue-t-elle une base suffisamment solide pour réunir des peuples différents ?
Oui. Une langue n?est jamais neutre. Ce n?est pas juste un véhicule d?expression. C?est une conception de la vie, une philosophie du monde, c?est une culture.
La langue francaise, par exemple, unit les peuples qui la pratiquent. Ce sont des peuples de religions et de cultures différentes et je crois qu?une langue, ainsi comprise dans sa richesse et son histoire, permet de poursuivre un même but et de partager un avenir commun.
● Pouvez-vous circonscrire avec précision ce que véhicule cette francophonie dont vous dirigez la destinée ?
Elle véhicule des valeurs qui ne lui sont pas exclusives. Mais ce sont des valeurs de paix, de solidarité, de justice, de respect mutuel, de générosité, de liberté, de démocratie et de droits de l?homme par extension. De ce point de vue, elle constitue une communauté exemplaire qui peut servir d?exemple. Surtout sur le plan de la solidarité qui, à mon goût, devrait être beaucoup plus concrétisée dans la vie quotidienne de nos populations.
● Ce qui n?est pas toujours le cas?
Oui, mais nous y travaillons. Notre prochain sommet aura pour thème : ?Francophonie et solidarité pour un développement durable.? C?est une valeur qui nous permettra de construire ensemble un monde plus juste. Avec cette mondialisation inéluctable?
● Nécessaire ?
Oui je le crois. Quelque part, à bien penser, nous nous devons d?être des citoyens du monde, des citoyens du village planétaire. De ce point de vue la mondialisation est nécessaire. Mais il faut à tout prix et, le plus important, c?est qu?elle soit plus juste. Que les richesses soient créées et mieux distribuées. La mondialisation sera alors utile à tous les hommes. Mais elle doit être humaine et mieux maîtrisée.
● Vous épousez ce rêve de poète qui veut qu?une langue est en soi une patrie ?
Oui, dans le sens que la patrie est le lieu d?explosion d?une conscience collective, d?idéaux collectifs. Le lieu également qui tend vers le mieux-être de tous ceux qui composent cette patrie.
● Vous vous sentez dans la peau d?un idéaliste ?
Oui je suis un idéaliste. A la limite, je dirais même utopiste. Mais le monde dans lequel nous vivons est un monde difficile, dangereux, inégalitaire. Je suis donc de ceux qui croient qu?i l faut partir du réel pour aller vers l?idéal.
● Vous avez présidé à la destinée du Sénégal pendant plus de vingt ans, comment cultive-t-on son idéalisme quand il est, j?imagine, sans cesse battu en brèche par les réalités du pouvoir ?
C?est vraiment difficile. Mais j?ai toujours essayé, en tant que chef d?Etat, de réconcilier la politique, la morale et l?éthique. Certains ont considéré que j?étais trop naïf pour être un chef d?Etat, d?autres disaient que j?étais trop pur.
● La naïveté peut être une qualité en politique ?
La naïveté est pour moi toujours une qualité. En politique ou dans la vie de tous les jours. Elle véhicule la pureté et la sincérité. Il faut toujours trouver en soi cette fraîcheur innée qui vous permet de garder votre âme et de ne jamais la perdre quels que soient les circonstances ou les événements ou les ambitions. La vraie ambition ne peut, selon moi, qu?être nationale ou collective. La vraie ambition ne doit pas concerner les destins individuels. Et, quand elle est collective, elle n?est pas incompatible avec une certaine naïveté. Mais je considère que c?est une synthèse difficile et qu?il faut tendre vers elle en permanence. Et, quelques fois, c?est un exercice qui peut vous user.
● Vous vous sentez un homme usé ?
Non. Vous vous usez si vous n?avez pas un mur auquel vous adosser en gardant les pieds bien sur terre.
● Comment s?appelle votre mur ?
La foi. C?est elle qui me permet de garder ma force intérieure dans toutes les épreuves que j?ai traversées. Et j?ai la chance aussi d?avoir une épouse exceptionnelle qui m?a toujours soutenu?
● Avec quels yeux regardez-vous les épreuves que subit actuellement cette Afrique que vous aimez ?
Ces épreuves seront bénéfiques pour les peuples et les dirigeants si nous savons en retirer des leçons et avancer. A mon avis, l?Afrique est, à l?heure actuelle, marginalisée et en retard sur le reste du monde. Mais elle a toutes les possibilités de rattraper ce retard. Ces difficultés vont l?éprouver et la rendre plus forte.
● Pensez-vous que le continent africain est aujourd?hui mieux loti qu?il y a 20 ans ?
La question est directe. Oui il a avancé en termes de savoir, d?expérience et de démocratie certainement. Mais tout est, vous le savez bien, relatif. Le reste du monde avance très vite. Mais je réponds à votre question directement : l?Afrique est mieux armée aujourd?hui pour affronter son avenir et son développement qu?il y a 20 ans. Sur le plan de la démocratie, votre pays et le mien en sont des exemples.
● Succéder à Léopold Sédar Senghor à la présidence du Sénégal était un défi lourd à porter ?
C?était sûr. Cet homme était un géant sur tous les plans, littéraire, philosophique, politique. Mais cela m?a été moins difficile dans la mesure où j?ai été son élève. Il m?a formé, façonné avec amour et ça m?a permis de mieux exercer le pouvoir.
● La pensée de Senghor vous semble-t-elle toujours actuelle ?
Je vais vous dire : elle est plus d?actualité aujourd?hui que quand elle a été énoncée il y a plus de 40 ans. Cet homme était un visionnaire. Il était en avance sur son temps. Je me souviens l?entendre parler de détérioration de l?échange, de civilisation de l?universel, de rendez-vous du donner et du recevoir, de nécessité impérieuse de l?ouverture vers les autres, du dialogue des cultures. Les gens de sa génération riaient quelquefois devant ses propos. Ils le prenaient pour un rêveur. Certains disaient même : Il radote. Maintenant, on se rend compte, 40 ans plus tard de la dimension absolument extraordinaire de cet homme. Il parlait d?avenir depuis si longtemps.
● Un des buts de l?Organisation internationale de la Francophonie(OIF) est ?l?instauration et le développement de la démocratie et la résolution des conflits?. Le chemin est long?
Je suis quelques fois déçu, souvent préoccupé, mais jamais découragé. Je sais que le résultat est au bout de l?effort. Nous voulons que l?OIF devienne un lieu d?excellence pour la démocratie et pour la paix. Et je sais que nous y arriverons.
● Etre secrétaire général de l?OIF c?est tenir une place politique ?
(Long silence) Oui parce que, si on ne voulait pas faire de ce poste un poste politique, on aurait laissé en vie l?Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) ! Mais mon rôle est celui d?animateur de la coopération francophone et porte-parole de cette communauté.
● Ce choix politique, fait à Hanoi en 1997, avec le recul vous paraît être la bonne voie ?
Sans aucun doute. On en a beaucoup discuté et je crois que c?est ce qu?il fallait faire.
● La Francophonie est-elle, vis-à-vis du Commonwealth, la réponse du berger à la bergère ?
Pas du tout. Certainement pas. Nous voulons une complémentarité, nous voulons travailler ensemble. Au moment où je vous parle, nous sommes en train de constituer une commission d?observation pour les élections au Cameroun. Et nous allons faire une mission conjointe Francophonie et Commonwealth. C?est vous dire. Quand j?ai été élu à ce poste, lors du sommet de Beyrouth, la première personne, qui est venue me féliciter, c?était le secrétaire général du Commonwealth. Nous coopérons ensemble sur le plan économique de nos états. Bientôt ce sera aussi sur le plan politique. Nos deux organisations sont nécessaires au monde actuel.
● Que répondez-vous à ceux qui suggèrent que la Francophonie et le Commonwealth sont deux manières déguisées pour les anciens colonisateurs de maintenir leur influence ?
Non, non, non. Trois fois non! Savez-vous que les pionniers de la francophonie étaient Senghor, Bourguiba entre autres ? Ce sont eux qui ont voulu la francophonie et quelquefois avec les réserves de la France. Justement parce qu?elle ne voulait pas que l?on parle de ce néocolonialisme que vous évoquez. Ces hommes du Sud se sont battus pour imposer cette idée. Parce que cette langue n?appartient plus seulement à la France, mais à nous tous qui la pratiquons ainsi que les idéaux de partage qu?elle véhicule. Et j?ajoute que, quand je vois le nombre de pays qui sont candidats à l?adhésion à la francophonie et qui n?ont jamais été colonisés pas la France, je n?ai plus de doutes.
● Le président Jacques Chirac déclarait, il y a 48 heures, que ?nous avions ouvert la boîte de Pandore? concernant la situation en Irak. L?ancien chef d?Etat que vous êtes partage-t-il cette analyse ?
C?est une situation chaotique et incontrôlable. Nous sommes dans une situation actuellement qui met en danger non seulement l?Irak mais le monde entier. Le dérèglement de l?économie mondiale, avec les cours du pétrole notamment, nous le montre. Il faut très vite arriver à une situation démocratique.
● Vous regrettez quelquefois, dans ces moments difficiles, de n?être plus président et donc de ne plus pouvoir influer sur les décisions ?
Non. L?alternance est une bonne chose. Quand on a exercé le pouvoir pendant quelques années, il est bon que d?autres prennent la place. J?ai beaucoup de respect pour cette fonction que j?ai exercée avec tout mon coeur et mon énergie. Mais on peut aussi, à un moment arriver à être coupé des réalités.
● Cela vous est arrivé ?
Je pense que cela arrive à tous ceux qui sont au pouvoir trop longtemps. Il y a autour de vous des cercles qui peuvent vous manipuler. Et il est bon qu?arrivent d?autres hommes avec des regards neufs. C?est une bonne respiration pour la démocratie. Je dirais même plus. Au Sénégal, comme notre parti a longtemps gardé le pouvoir, certains ont pu croire que notre pays n?était pas une vraie démocratie. Aujourd?hui, cette alternance a vraiment montré que nous étions vraiment dans une démocratie.
● Etre coupé des réalités, c?est ce qui guette le plus l?homme qui se retrouve au sommet ?
C?est une menace constante. Il faut toujours trouver le moyen de reprendre pied. Et d?aller vers le peuple. Mais, même là, ce n?est pas facile. Quand vous allez visiter des villages alors que vous êtes président, il y a la sécurité, le protocole et tant d?autres choses qui vous coupent des autres. C?est très difficile.
● Certains membres de votre ancien parti politique ont dit officiellement leur désir que vous reveniez en politique. Que leur répondez-vous malgré votre respect de l?alternance ?
J?ai gouverné ce pays pendant plusieurs décennies. J?ai fait ce que j?avais à faire. Mais je ne peux empêcher une certaine nostalgie affective?
● Elle vous flatte ?
Non. Elle me réconforte. Ce n?est pas raisonnable de penser que je reviendrai. Il faut que d?autres générations prennent la relève. C?est comme ça que l?on construit une nation.
?Il y a ceux qui ont trouvé Dieu et l?ont perdu en route et d?autres qui ne l?ont jamais connu et qui l?invoquent pour réaliser leurs ambitions.?
?Une langue n?est jamais neutre. Ce n?est pas juste un véhicule d?expression. C?est une conception de la vie, une philosophie du monde, c?est une culture.?
?La mondialisation est nécessaire. Mais il faut à tout prix et, le plus important, c?est qu?elle soit plus juste. Que les richesses soient créées et mieux distribuées.?
?La naïveté est pour moi toujours une qualité. En politique ou dans la vie de tous les jours. Elle véhicule la pureté et la sincérité.?
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