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L?homme du grand large

2 avril 2004, 20:00

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Robert Talbot, président de la Talbot Fishing, a tout du capitaine au long cours. Sa charpente musclée et son teint hâlé en disent long sur ses voyages passés et sur le temps qu?il consacre au grand air. En sus du fait qu?il donne l?impression d?avoir une boussole et une mappemonde ancrées dans la tête, il a une facilité déconcertante à esquisser les contours des îles et de diverses côtes. «J?ai toujours aimé la mer, les bateaux, le grand air, synonymes pour moi de liberté », confie le fringant septuagénaire.

Cet attachement profond envers le grand large et les bateaux lui vient certainement de son père, Louis Talbot, qui a lui-même commencé à naviguer sur des bateaux à voile en 1917, alors qu?il avait 13 ans. Après avoir essuyé trois naufrages,il décide de poser pied à terre pour travailler dans l?industrie sucrière avant d?intégrer la Wildière de Diego et Peros. Cette compagnie gérant les cocoteraies des Chagos est rebaptisée par la suite Diego Ltd. C?est ainsi qu?à l?âge de trois mois, Robert Talbot accompagne ses parents dans ces îles où son père doit agir comme assistant administrateur de Peros Banhos.

En grandissant, Robert prend goût à cette vie simple. «Comment peut-on s?ennuyer quand on a l?étendue de l?océan, les bateaux et la pêche !» Il est envoyé à Maurice pour compléter le secondaire. Une fois ses études terminées, à 17 ans, il n?a qu?une hâte : retourner dans les îles. Il prend donc de l?emploi auprès de Diego Ltd et est envoyé aux îles Salomon pour seconder l?administrateur d?alors, Raoul Caboche. Il agit aussi occasionnellement comme assistant manager pour Peros Banhos et Diego Garcia jusqu?en 1954, lorsqu?il est nommé administrateur de Peros Banhos. Il devient alors, à 23 ans, le plus jeune administrateur de ces îles.

Sans compter les enfants, les îles Salomon ont une population de 125 personnes. A Peros Banhos, ils sont dénombrés à 200 alors qu?à Diego, ils sont 300. «Ils n?ont jamais dépassé le millier », indique notre interlocuteur. Ses responsabilités sont alors énormes : il doit superviser le travail de chaque homme qui récolte et épluche quotidiennement 600 noix de coco et celui des femmes qui les cassent et les mettent à sécher au soleil ou dans un calorifère par temps de pluie. L?emmagasinage du coprah sec doit aussi être vérifié, de même que son embarquement jusqu?à Maurice où il sera usiné et transformé en huile. En sus de ces tâches, Robert doit assurer la distribution des vivres donnés par la compagnie aux employés, effectuer la paie et gérer le groupe d?hommes affecté à la réfection des maisons.

DÉLITS MINEURS

Robert Talbot est en quelque sorte le maître des lieux car il est également mandaté pour agir comme officier de l?Etat civil et magistrat. Il estime avoir célébré une soixantaine de mariages et presque autant de baptêmes. Il ne se souvient plus du nombre d?enterrements où il a officié. Ecrouer les indisciplinés lui incombait également car le magistrat ne venait qu?une fois l?an.

Les délits commis à l?époque étaient sans conséquence, résultant souvent de bagarres à l?issue de beuveries. Robert Talbot se souvient d?avoir grondé une femme de 90 ans qui, après quelques verres, battait son mari de 20 ans son aîné. «Elle était trop âgée pour la faire enfermer.»

La fête de la St-Sylvestre donnait lieu à des réjouissances bien arrosées grâce à cet ancien administrateur. Pour l?occasion, il passait outre au règlement en donnant plus d?un demi-litre de vin par personne.

Malgré toutes ses obligations, Robert Talbot a trouvé le temps de construire de ses mains son «speed boat» pour pratiquer le ski nautique et la plongée. Il a aussi fabriqué une boîte étanche pour réaliser des films sous-marins. «Nous menions une vie saine. Notre nourriture l?était également car chaque employé avait son potager, où il cultivait ses légumes, et son poulailler. Six jours sur sept, on mangeait du poisson. La viande au menu était du poulet frais ou de la tortue de mer. Les gens étaient en bonne santé et ceux qui mouraient étaient soit en bas âge, soit très vieux.»

Le seul Américain qu?il ait accueilli dans les îles était un certain amiral Granham. Avec du recul, il se dit que ce dernier était venu en repérage et non pour des vacances comme il le prétendait. Lorsque Robert Talbot prend en main l?administration de Diego Garcia, il ne se doute pas qu?il sera le dernier administrateur mauricien. En effet, bien qu?il soit question de le nommer administrateur des Chagos, Diego Ltd vend ses actions à une compagnie seychelloise. Robert Talbot se rend alors compte que le glas a sonné pour les habitants des îles et pour lui.

S?il éprouve un déchirement en quittant les Chagos, il estime que la récupération de ces îles n?apportera pas grand-chose, du moins sans Diego Garcia. «Ces îles sont limitées par la taille et arides car l?air salin brûle tout, à part les cocotiers. A marée basse, l?eau n?arrive pas aux chevilles. A marée haute, les plages disparaissent. Elles n?ont aucune valeur touristique. La seule valable est Diego. A marée haute, ses plages ne disparaissent pas mais elles font un mètre de large, à l?exception des pointes. Ce qui explique que les Américains se sont installés à l?une des pointes. Le lagon de Salomon par contre est très calme pour les sports nautiques mais pour le tourisme intérieur, les îles sont trop petites.»

L?APPEL DE LA MER

Et quid des cocoteraies ? Robert Talbot explique que si les cocotiers ne sont pas replantés, ils ne rapportent pas. Ceux qui poussent naturellement n?ont qu?un rendement approchant les 30 noix de coco l?an. Par contre, les arbres replantés peuvent donner jusqu?à plus d?une centaine de noix de coco. «L?huile de coco a perdu de sa valeur sur le marché mondial. Et puis, récolter autant de noix qu?autrefois requiert une solide formation que plus personne n?a.»

Lorsqu?il se rend en Australie, Robert Talbot achète une ferme, mais il déchante et la revend à perte. De retour au pays, il se lance dans la confection avant de réaliser qu?il a fait fausse route. Pendant un temps, il travaille comme «Fishing Master» sur un navire japonais loué par une compagnie mauricienne et c?est là qu?il prend conscience du potentiel du poisson congelé pêché sur les bancs. Un marché alors exploité sur une toute petite échelle par la Raphäel Fishing. Mais il n?est pas encore prêt à se lancer.

Robert Talbot se rend alors en Afrique du Sud où il se recycle dans la mécanique, devenant un spécialiste des boîtes de vitesse et des différentiels. Mais sa passion pour la mer et les bateaux l?emporte. De ses mains, il construit son deuxième bateau en ferro-ciment, le Talbot II et tente de développer l?industrie du poisson congelé. Une entreprise qui ne lui réussit guère.

«Selon moi, les bancs de Nazareth et de Saya de Malha sont les plus poissonneux au monde. En Afrique du Sud, il n?y a pas une telle concentration de poisson et les vents généraux ont tendance à pousser les navires sur les récifs.» Après ce constat, il rentre à Maurice en effectuant la traversée par ses propres moyens, à bord du Talbot II.

A partir de là, il fonde, avec ses frères, la Talbot Fishing qui comprend désormais deux navires de pêche, les Talbot IV et V. Ce dernier est actuellement en réparation car Robert Talbot prévoit de l?utiliser autrement. Pendant les sept premières années d?opération de sa compagnie, il accompagne ses hommes durant les campagnes de pêche et s?active à leurs côtés pour mieux comprendre leurs problèmes. C?est ensuite la gestion de la compagnie qui l?accapare.

Actuellement, la Talbot Fishing emploie près de 175 personnes. La pêche, explique-t-il, connaît des problèmes conjoncturels mais comme c?est un secteur très lucratif partout ailleurs, il y a de très bonnes raisons de croire qu?il en sera de même pour Maurice.

Depuis plus de huit ans, Robert Talbot qui est épaulé dans son entreprise par son fils Alain, caresse un rêve : celui d?emmener étrangers et Mauriciens jouir des plaisirs de la mer et des îles de St-Brandon dont il a racheté les droits. Mais son principal rival, Raphaël Fishing, lui a intenté un procès sous prétexte qu?il surexploitera les ressources en poissons.

Ce que Robert Talbot nie avec force. «Ce n?est nullement mon intention. Je veux faire de l?éco-tourisme propre et garder ces îles intactes dans l?intérêt des Mauriciens.» Estimant n?avoir gagné «qu?à demi» la première manche du procès, il a fait appel car, affirme-t-il, «mes intentions sont bonnes. Les îles, c?est ma vie, les bateaux mon existence. Je ne vais pas gâcher tout cela». Foi d?un homme du grand large!

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