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L?heure des choix a sonné

29 décembre 2005, 20:00

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par Patrick HILBERT

L?année 2006 sera celle des réformes, parole de ministre. Dharam Gokhool, qui détient le portefeuille de l?Education et de la Formation, promet d?enclencher les grands chantiers pour donner naissance à la nouvelle école. Reste à savoir quelle forme cette réforme prendra.

Fabriquera-t-elle des élites en brouillant au passage les enfants dans un système compétitif ou permettra-t-elle de tirer le meilleur de chaque enfant et de former des citoyens modèles, compétents, polyvalents et aptes à s?adapter aux situations de la vie ?

Que notre système éducatif soit très malade est accepté par tous, ou presque. Avec près de quatre élèves sur dix qui ne parviennent pas à passer l?épreuve du Certificate of Primary Education (CPE) (taux de réussite au CPE 2005 : 64,89 %) et un seul enfant sur dix qui obtient finalement son Higher School Certificate (HSC), il ne peut y avoir de doute : il faut réformer et en profondeur. Pour une société meilleure et un développement soutenu du pays, l?école doit être repensée dans son intégralité.

Ambitieux, le ministre de l?Education dit avoir la volonté d?effectuer un grand dépoussiérage du système. Mais par quoi commencer ? Le chantier est vaste et l?on ne sait pas trop où donner le premier coup de pioche. Heureusement, Steven Obeegadoo, précédent ministre de l?Education, a laissé quelques acquis. Le tant critiqué ranking qui avait valu aux épreuves du CPE le surnom de rat-race n?est plus depuis 2002. Remplacé par le grading, plus souple et couplé à l?admission en Form I sur une base régionale, il a enlevé la compétition effrénée au primaire.

Un nouveau système d?évaluation

L?éternel casse-tête de manque de places en Form I n?est plus, grâce à la grande campagne de construction de collèges d?Etat. De plus, la création des filières pré-professionnelles a rendu l?éducation obligatoire jusqu?à l?âge de 16 ans depuis janvier 2005.

L?épineux problème de la comptabilisation des langues orientales au CPE fait désormais également partie du passé. Tout ceci permet au gouvernement de se concentrer sur l?essentiel : le programme d?études et la révision de l?évaluation des compétences. Et là, il faut tout refaire.

Utilisé pour un système ultra-compétitif (le ranking), le CPE est depuis les années 80 une arme impitoyable pour nourrir des collèges dit d?élite, qui deviendront de véritables usines à lauréats. Est ainsi née la division des enfants, entre «les classés» et les «cas d?échecs» que le système transformera en laissés pour compte. Comme l?a écrit le recteur du collège St.-Joseph, Serge Ng Tat Chung à l?express, il y a deux ans, «la machine éducative produit ainsi sa crème et ses rebuts. Tout le système scolaire, de la Standard 1 du primaire à la Form VI du secondaire, repose sur la notion nouvelle d?élite et d?exclus. A cause de cette compétition au primaire, le sens de l?éducation primaire fut déformé et perverti».

Même s?il est encore trop tôt pour diagnostiquer les effets réels de l?introduction du grading, une remontée du taux de réussite au CPE est constatée, avec des enfants moins stressés. Comparé à 2003, le pourcentage de réussite a augmenté de 2,29 %. La progression est certes intéressante, mais pas suffisante.

Reste que ce nouveau système sera très probablement de courte durée. Motivé par certains lobbies, le gouvernement a la ferme intention de réintroduire une dose de compétition à la fin du cycle primaire pour, une nouvelle fois, envoyer les meilleurs dans les collèges d?élite. Ce qui est contre les principes du grading qui visait justement à éliminer la course aux meilleures notes.

Le ministre Gokhool se défend néanmoins de vouloir revenir à un ranking, qui est «trop extrême» ou de vouloir éliminer complètement le grading. «Dans le système d?évaluation que nous définirons, nous voulons que les enfants aient les mêmes opportunités. Il faut néanmoins reconnaître qu?il y en a qui ont de meilleures performances et l?exercice d?évaluation que nous allons mettre en place considèrera ces performances», déclare le ministre.

Cette nouvelle évaluation «prendra d?autres éléments en considération». Lesquels ? Il ne les définit pas pour l?instant. Faute d?un préavis légal suffisant, le gouvernement ne peut appliquer son nouveau système d?évaluation l?année prochaine. Ce sera probablement pour 2008.

Le mal, selon le ministre, se trouve dans le fait que lors du CPE, seule la mémoire de l?enfant est évaluée. Ce même mode se perpétue au secondaire. Exemple : 49,9 % d?enfants obtiennent zéro en rédaction française, après six ans sur les bancs d?école. A la fin du cycle primaire, nombreux sont ceux qui ne peuvent mettre en pratique ce qu?ils ont appris.

«Il est inconcevable que des élèves ayant réussi au CPE ne puissent pas écrire ni compter convenablement», s?indigne Santosh Kumar Mahadeo, directeur du curriculum au ministère de l?éducation, dans une interview donnée à l?express il y a quelques semaines. Les enseignants préfèrent se concentrer sur les questions à choix multiples en sachant que c?est cela qui compte pour les examens.

Le habitudes apprises lors de la rat-race du ranking sont toujours profondément enracinées dans les esprits et les habitudes de parents et enseignants.

Idéalement, le programme d?études et les modes d?évaluation des compétences devraient pouvoir changer ces attitudes pour permettre un développement global de l?enfant.

«Réformer sans bousculer»

L?enseignant doit lui aussi pouvoir sortir de son statut de fonctionnaire qui inculque pour évoluer vers celui d?éducateur dans le sens le plus large du terme. Comme l?indique Pritam Parmessur, directeur du Mauritius Institute of Education, nos écoles ont besoin de personnes «motivées pour la profession» qui «restaureront ses lettres de noblesse à la profession». Et tant qu?il n?en sera pas ainsi, l?on sortira très difficilement d?un système où seule la performance aux examens compte.

Le développement intégral de l?enfant restera un sacrifice sur l?autel de la performance. Un retour vers une dose de compétition au niveau du CPE ne peut être bénéfique aux enfants, s?accordent à dire de nombreux pédagogues.

«On parle de préparer les enfants à un environnement compétitif. Mais comment parler de compétition quand on veut mettre les enfants dans un environnement exclusif.

L?Éducation nationale doit veiller à ce qu?il n?existe pas une école pour les riches et une école pour les pauvres», explique Santosh Kumar Mahadeo.

Les premiers grands travaux sur le programme d?études débutent cependant dès janvier. Idem pour le secondaire, où le programme d?études est totalement obsolète et n?a pas d?orientation précise. Le ministre veut l?harmoniser et accorder davantage de place à l?enseignement des sciences et de la technologie. Avant de décider de la direction qu?il faudra emprunter, le ministre Gokhool attend le rapport de synthèse sur lequel se penche un steering committee du ministère. Celui-ci servira de road-map au primaire et au secondaire et doit définir la réforme curriculaire, les compétences que doivent développer les élèves dans les écoles, les modes d?évaluation ou encore l?établissement d?un enseignement de qualité.

Ce document, qui devrait être prêt durant les premières semaines de la nouvelle année, peut être décrit comme le fondement de la réforme éducative, version Alliance sociale. Si le régime actuel veut véritablement doter Maurice d?une «world class education», une révision en profondeur, sans avoir peur de bousculer des parents et des enseignants peu enclins au changement, s?impose. Faut-il encore que le gouvernement ait le courage de bousculer, et cela n?est pas si sûr. «Nous allons réformer, sans bousculer. Je veux aller vite, mais pas trop. Nous devons procéder par étape, sans tout chambarder.» Conscient de l?ampleur de ses responsabilités, Dharam Gokhool reconnaît que «réformer le système éducatif est ce qu?il y a de plus difficile». Et de plus sérieux...

Les gros dossiers de 2006

Dès la rentrée, le ministère appliquera un programme, nommé «bridging the gap», visant à mieux accompagner l?enfant lors de son passage du primaire au secondaire. Il devrait permettre un épanouissement plus sain de l?élève lors de son transfert entre deux cycles. Les filières pré-professionnelles vont également avoir droit à des retouches bien méritées, tout comme le projet des Zones d?éducation prioritaires (ZEP).

La «National Literacy & Numeracy Strategy», introduite par Steven Obeegadoo dans le but de remédier à l?illétrisme à la fin du cycle primaire, est loin d?avoir obtenu l?effet escompté. Il faudra redéfinir le projet. «Mon prédécesseur a fait trop de concessions à ce chapitre. Je ne compte pas faire de même. Je veux qu?il y ait une solution au problème de savoir lire, écrire et compter dès la ?Standard III?», promet Dharam Gokhool. Le fameux «School Information Technology Programme», qui visait à équiper chaque école de la République de laboratoires informatiques, est également au menu de 2006.

«Des ordinateurs dans chaque école, c?est la priorité des priorités. Nous allons redémarrer le projet avec des conditions minimales», déclare Dharam Gokhool. Une autre priorité que s?est fixé le ministre concerne le problème de discipline et d?absentéisme au secondaire. «Il faut créer les conditions pour que l?enfant vienne à l?école, même durant le troisième trimestre. Administrativement, nous ferons un relevé des absents et communiquerons avec les parents.» La qualité de l?enseignement est un autre front auquel il veut s?attaquer rapidement.

L?enseignement supérieur aura également droit à un chapitre. Le «papier blanc», qui ambitionne de transformer Maurice en un centre régional du savoir, sera finalement rendu public. Les procédures seront mises en route pour ouvrir une troisième université publique.

Le gouvernement entrevoit également l?implantation de branches d?une ou deux universités de renom international avant 2007 sous les cocotiers mauriciens. Les «Special Education Needs» auront droit à un plan d?action d?ici quelques mois afin de mieux harmoniser et développer l?enseignement des handicapés. Avec tout ceci sur la planche, autant dire que l?année sera particulièrement studieuse pour les titulaires de l?Education nationale. Et ils ont intérêt à être très appliqués, il y va de l?avenir du pays?

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