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L?Etat a «baissé les bras»
Seyfoullah Fokkerbux, six ans, est mort à l?hôpital après un mois dans le coma. Il n?a jamais pu parler aux enquêteurs. Il n?a jamais pu raconter son calvaire. Mais son corps a raconté le martyre qu?il a vécu en silence. «Son sexe portait des traces de brûlures. Il a été brûlé à la cigarette là et un peu partout sur le corps. Il portait sur tout le corps des bleus, des cicatrices anciennes, des traces de brûlures. Comment peut-on faire cela à un enfant ?» s?insurge un membre du personnel médical qui a essayé de sauver cet enfant battu qui a lutté pendant un mois entre la vie et la mort.
Ceux qui demandent «comment on peut faire cela à un enfant» se posent aujourd?hui une autre question. Comment ce martyre a pu durer dans un pays où il existe au moins une dizaine d?instances pour la protection des enfants.
L?Ombudsperson pour la protection des enfants, la Child Development Unit (CDU), la Police Family Protection Unit (PFPU), la brigade des mineurs de la police, les psychologues et travailleurs sociaux que le ministère de l?Education a postés dans chaque zone, et la demi-douzaine d?ONG. Cela fait beaucoup et pas assez à la fois en raison d?une duplication qui coûte très cher aux contribuables.
De fait, seule la CDU constitue le bras légal de l?Etat, car elle est l?organisme mandaté par la loi pour retirer à n?importe quelle heure un enfant battu d?un foyer. Les policières de la PFPU sont tenues de se faire accompagner d?un responsable de la CDU qui est habilité à demander un mandat d?un magistrat pour retirer un enfant du foyer de ses parents et le placer dans un abri ou chez des familles d?accueil. La police n?a pas ce droit.
Et ce sont toujours les sept responsables de la CDU qui ont la responsabilité d?évaluer la situation des enfants battus, maltraités ou victimes d?abus sexuels, de vérifier que tout va bien après que l?enfant a été placé dans un abri ou une famille et qu?il poursuit sa scolarité, de faire les démarches auprès du ministère de la Sécurité sociale pour des aides, de faire renouveler par un magistrat l?ordre de la cour pour que l?enfant reste hors du foyer de ses parents.
Karoona Chooramun, responsable de la CDU et Wendy Rose-Gujadhur expliquent que les sept responsables de la CDU reçoivent en moyenne quatre appels d?urgence par nuit sur le 113 et plus d?une douzaine entre 9 heures et 16 heures. «Il est impossible pour la CDU de mener correctement un travail de protection car, en sus de la protection, ses sept préposés sur le terrain ont aussi d?autres fonctions. L?Etat n?a pas cru bon de renforcer son bras armé, comme l?a demandé Terence Murphy, et a déjà baissé les bras en ce qui concerne la protection des enfants», affirme sous couvert d?anonymat le responsable d?une ONG engagée dans la protection des enfants.
Il déplore que la soixantaine de personnes que la police utilise dans sa PFPU et la Brigade des mineurs soient sous-utilisées à un moment où la maltraitance des enfants se répand comme une épidémie. En fait, à part la police, tous les organismes et ONG s?occupant de la protection des enfants sont sous-équipés et sous-financés.
«Nous avons énormément d?enfants battus et maltraités à Maurice. Vous serez surpris de constater à quel point ils sont nombreux, surtout et principalement ceux qui vivent le martyre aux mains de beaux-pères et de belles-mères. Il est grand temps que le ministre des Finances comprenne que ces enfants sont l?île Maurice de demain et qu?il faut investir dans leur protection et leur réhabilitation si on ne veut pas hypothéquer notre futur développement», affirme Rita Venkatasawmy, directrice du CEDEM qui héberge une trentaine d?enfants victimes d?abus dans deux différents abris.
La société civile est également au banc des accusés. Wendy Rose-Gajudhur se désole que les Mauriciens se sentent de moins en moins concernés par ce qui se passe chez leurs voisins et ne dénoncent pas les cas d?abus. Un enfant qu?on brûle à la cigarette doit sûrement hurler de douleur. Pourquoi les voisins n?ont-ils pas réagi ? «Sommes-nous devenus aussi égoïstes que ça ?» se demande Rita Venkatasawmy.
Or, depuis que l?affaire Seyfoullah a éclaté, des rumeurs ont commencé à circuler. Les parents ont été dénoncés par des voisins à la PFPU de Sainte-Croix. Interrogé par l?express, le commissaire de police, à travers le Police Press Office, demande du temps pour enquêter ! L?Ombudsperson for Child Protection enquête également et compte faire des recommandations à la suite de cette affaire. Reste à savoir s?il y aura une volonté politique pour revoir de fond en comble la protection des enfants à Maurice.
MADINA FOKEERBUX FAIT DES REVELATIONS
C?est après la mort de son frère que la jeune Madina Fokkerbux a décidé de parler. Placée dans un abri du ministère de la Femme après l?hospitalisation de son frère le 7 avril dernier, elle avait gardé le silence. Ce n?est que le soir des funérailles qu?elle a commencé à faire des révélations.
En fait, c?est pour assurer la protection de Madina que la Child Development Unit (CDU) du ministère de la Femme avait placé les deux enfants chez les Soobhan. En décembre 2007, la CDU ouvre un dossier sur les enfants Fokeerbux, Madina (11) ans et Seyfoullah (6) ans.
L?enquête est provoquée par une dénonciation faite à Goodlands concernant des attouchements allégués sur la jeune Madina. Elle et son frère habitaient avec leur père biologique et leur belle-mère à Notre-Dame, Montagne- Longue.
La mère biologique des enfants, Yasmine, habite à Vallée-Pitot. Elle a épousé un certain Soobhan et lui a donné trois enfants. C?est un habitant de Notre-Dame qui est accusé d?attouchements sur Madina. Les enquêteurs de la CDU décident de protéger Madina en la retirant du foyer de son père biologique et de la région de Notre-Dame.
Comme la mère biologique accepte de prendre ses deux enfants nés de sa relation avec Fokkerbux, le CDU lui accorde priorité. Les parents sont en fait prioritaires quand il s?agit de placer des enfants.
Madina et Seyfoullah se retrouvent alors à Vallée-Pitot et vivent avec leur mère biologique et leur beau-père, Sayed Mamode Soobhan.
Les responsables de la CDU feront un suivi et visiteront la famille Sooban à plusieurs reprises après ce placement. Rien d?anormal n?est décelé et aucun des deux enfants ne parle de maltraitance.
Lors d?une des visites, le responsable de la CDU remarque que Madina porte une blessure à l?oeil. Il interroge les parents qui répondent que la fillette s?est blessée en tombant par accident.
Les deux enfants confirment. «Il n?y avait aucun signe extérieur de détresse ou des blessures sur ces deux enfants. Ni les enfants, ni les voisins ne parlaient. On ne pouvait initier aucune action dans une telle circonstance», explique un responsable de la CDU.
C?est quand Seyfoullah est admis à l?hôpital que le médecin découvre la pot aux roses. Mais Il était déjà trop tard pour cet enfant.
«OMBUDSPERSON» POUR LA PROTECTION DES ENFANTS
● Quelles sont les fonctions de l?«Ombudsperson» pour la protection des enfants ?
L?Ombudsperson doit promouvoir les droits et intérêts des enfants et s?assurer que chaque individu, association ou organisme public ou privé respecte les droits des enfants. Les enfants ont le droit d?être protégés contre la maltraitance et la violence et l?Ombudsperson doit donc s?assurer que ceux qui ont le devoir de protéger les enfants le font de manière efficace. Nous faisons régulièrement des propositions au ministre chargé du Développement de l?enfant et à tous ceux concernés par les enfants.
● Est-ce que les membres du public peuvent avoir recours à vos services et dans quelles circonstances ?
N?importe qui peut saisir l?Ombudsperson, même un enfant, et je fais beaucoup d?efforts pour expliquer à tout le monde mon rôle et comment me contacter. Nous sommes dans l?annuaire. Nous avons un numéro gratuit le 177 et des numéros de portables sur lesquels nous pouvons recevoir des appels et des sms. Mais nous ne travaillons pas dans l?urgence. C?est la CDU et la police qui doivent agir immédiatement. Régulièrement, on nous fait un signalement et nous référons le cas à la CDU et quelquefois nous demandons à la police d?ouvrir une enquête. Nous suivons les cas de près.
● Avez-vous le pouvoir de sanctionner des parents et des organismes ou est-ce que vous ne pouvez que demander ou suggérer que des sanctions soient prises ?
Nous ne sanctionnons pas dans le sens que vous l?entendez. D?abord, je ne crois pas que la répression soit la meilleure réponse aux problèmes que rencontrent les enfants sauf s?il y a un crime. La plupart du temps, nous faisons de la médiation pour trouver des solutions ponctuelles et, une fois sur deux, nous arrivons à rapprocher les différentes parties concernées dans l?intérêt supérieur de l?enfant. J?ai eu beaucoup de cas de satisfaction mais aussi des cas difficiles. Nous laissons la police et les autorités prendre les mesures qui s?imposent, s?il y a violation grave ou crime.
Je crois beaucoup dans la sensibilisation pour venir à bout de la violence contre les enfants. Souvent les personnes qui brutalisent les enfants ne comprennent pas l?impact de leur action sur les enfants à long terme. Mais il y a malheureusement des cas de violence qui découlent d?une pathologie et il aurait fallu détecter ces cas en amont pour faire de la prévention. Comme chacun sait, les personnes violentes ont souvent été elles-mêmes victimes d?une forme de violence ? physique, psychologique ou sexuelle. Il faut les aider à mieux se contrôler.
D?autre part, il faut identifier les enfants à risque et c?est là que la CDU doit jouer un rôle de premier plan avec les ONG et la communauté. Mais pour cela, il faut renforcer cette UNITE et j?ai déjà fait des propositions à cet égard depuis longtemps. Il faut y mettre le prix car il y va de l?intérêt supérieur de notre bien le plus précieux, notre avenir.
Par ailleurs je crois que l?école doit jouer un rôle de premier plan dans la prévention de la violence contre les enfants. Le personnel dans les écoles est bien placé pour reconnaître les signes et symptômes de la maltraitance. En disant cela, je ne veux pas faire porter un fardeau trop lourd aux enseignants qui ont déjà la tâche difficile. Mais je leur fais un appel pour qu?ils nous aident dans la mesure de leurs moyens. J?ai préparé un kit pour leur donner des outils et la capacité d?agir. Beaucoup travaillent déjà avec nous et nous signalent des cas.
● Combien d?enquêtes avez-vous menées jusqu?ici et quelles ont été leurs conclusions ? Faites-vous un suivi de vos recommandations ?
Nous avons ouvert 1 800 enquêtes en quatre ans. Il m?est impossible d?élaborer sur ces enquêtes mais vous trouverez toutes les informations dans mes rapports annuels. Maintenant on peut utiliser ces informations pour rendre ceux qui doivent agir accountable. Mais combien de gens lisent les rapports annuels ? Combien mettent à profit ces informations ?
Me basant sur la collecte de données grâce à ce travail qui constitue de la first-hand evidence je fais des propositions qui ne sont malheureusement pas toujours adoptées. Mais certains ministres ont réagi positivement et surtout sans perdre de temps. Je peux vous donner des exemples : quand j?ai enquêté sur le cas du jeune qui avait été obligé de dormir par terre sans vêtements ni drap ou couverture au Correctional Youth Centre, j?ai demandé au Premier ministre de prendre des mesures et il a réagi. En 48 heures le responsable du CYC et les gardes impliqués ont été transférés. Avant ça, dans le cas de la petite Srilankaise, l?ancien Premier ministre avait renversé sa propre décision en donnant la possibilité à la fille de revenir à Maurice. Régulièrement, le vice-Premier ministre et ministre des Finances m?appelle au téléphone pour discuter avec moi de certaines propositions. Il n?a pas été insensible au besoin d?aider les ONG à s?impliquer sur le terrain pour contrer la violence contre les enfants. Plusieurs ONG bénéficient de sommes importantes pour des projets viables. Depuis quatre ans, je répète qu?il faut s?investir dans l?identification des cas, faire de la prévention et quadriller le pays pour cela. Madame Seebun a lancé le Child Community Protection Programme récemment.
● Déclenchez-vous ces enquêtes de votre propre chef ou à la demande de certaines instances. Si oui, lesquelles ?
J?ai le droit d?ouvrir une enquête sans qu?il n?y ait aucun signalement. Mais n?importe qui peut me saisir, ou tout au moins m?informer, car je ne peux être au courant de tout ce qui se passe. Idéalement il faut que les gens signalent les cas au CDU ou à la police. S?ils n?ont pas satisfaction, ils peuvent venir vers nous.
● Pouvez-vous enquêter sur la police ?
Oui. Je peux enquêter sur n?importe qui et visiter n?importe quel lieu si je soupçonne qu?un enfant est en danger. J?ai déjà convoqué des officiers de police dans plusieurs types de cas, mais quand il s?agit de brutalité policière, je réfère le cas au National Human Rights Commission qui a un mandat spécifique en la matière.
● Des témoins allèguent avoir rapporté le cas de Seyfoullah à la «Police Family Protection Unit» de Sainte- Croix. Avez-vous enquêté sur cette allégation ?
Je suis en train d?enquêter sur le cas mais aucune de ces allégations n?a été faite à mon bureau. Je convoquerai volontiers ces témoins? J?ai demandé des précisions à la police qui m?avait déjà envoyé un rapport sur ce cas dès qu?ils ont compris qu?il s?agissait d?un cas de maltraitance. Je tiens à vous dire que même les journalistes ont le devoir de donner des informations qui peuvent nous aider à sauver des vies et même à mieux protéger des enfants. Certains le font régulièrement, sans toutefois mettre leurs sources en péril. Je tiens à préciser que selon l?Ombudsperson for Children?s protection Act, je respecte la confidentialité. Ceux qui répondent à mes questions doivent avoir cette garantie pour venir librement ; sinon ils se méfieraient.
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