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Les yeux fertiles

3 juin 2004, 20:00

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? Comment naît un jour la décision de parcourir à pied l?Afrique ?

Je voulais prendre un peu de temps, un peu de recul, partir à la découverte d?autres lieux, m?éloigner.

? Le plus important était-il d?aller ailleurs ou de quitter Maurice ?

Sans doute les deux. Mais un peu plus quitter Maurice. Et puis l?Afrique s?est imposée à moi. Un peu sans doute parce que j?aime la musique de l?Afrique de l?Ouest. Mais vous avez raison, quand j?y repense, il était plus important pour moi de quitter Maurice que de découvrir ailleurs. Mon voyage a été aussi et surtout un voyage intérieur.

? La découverte de soi est un grand moment?

Oui. Réaliser que tout est relatif. Que les choses matérielles n?ont vraiment pas beaucoup d?importance. Que les rencontres sont plus importantes. Que le contact humain est irremplaçable. Qu?il faut apprendre à vivre avec les autres et surtout prendre le temps de vivre?

? Vous aviez l?impression de ne pas en avoir ici ?

Il en manque, c?est sûr. Lorsque je voyageais en Afrique, je retrouvais beaucoup de choses qui me rappelaient mon enfance à Maurice. Par exemple, cela m?a rappelé le respect que nous avions pour notre grand-mère. En Afrique, on retrouve ce respect des vieux, des aînés. Ici, ce n?est plus le cas. Il n?y a qu?à voir la grande demande pour les maisons de retraite.

? Entre ce rêve d?ailleurs et la réalité des choses, comment s?est organisé ce voyage dans la pratique ?

Ce n?était pas facile. J?avais dit mille fois : ?Je vais partir.? Mais quand est arrivé le moment de partir et que je me suis retrouvé devant l?avion, j?ai senti comme quelque chose qui s?accélérait. Que je ne pouvais plus faire marche arrière. J?étais jusqu?à la fin partagé entre le désir de partir et la peur de la découverte. Avec le recul, je me suis dit que ce départ m?a donné plus confiance en moi. Et puis tout cela jusqu?au décollage de l?avion m?apparaissait comme abstrait. Vous réalisez, c?était la première fois que je prenais l?avion ! J?étais fou de partir comme ça. Moi, qui ne m?étais jamais éloigné plus d?une semaine de ma maison. Tout le long de ce voyage, j?ai connu cette excitation. A chaque fois que j?arrivais dans un nouveau lieu, une nouvelle ville, un nouveau village, c?était comme si le voyage recommençait. J?étais excité par la découverte. Mais j?ai eu peur de ce vide. Là, je n?avais plus personne, ni mes parents, ni mes amis?

? La découverte de cette solitude qui vous met en face de vous-même ?

Oui. Et je crois que cela a changé mon regard sur les autres, sur la vie? C?est vrai que cette expérience m?a appris à prendre le temps pour regarder les autres. Et puis, l?Afrique vous apprend à ne jamais vous arrêter aux apparences, ne jamais vous arrêter à la première lecture de celui que vous rencontrez. Par exemple, au Malawi, quand vous arrivez au lac, les gens qui y habitent, vivent de troc. Au début cela peut paraître amusant. La personne commence à vous vendre un objet pour un prix faramineux, mais au fur et à mesure, il descend son prix et quand il voit qu?aucune vente ne va être possible, il commence à vouloir faire du troc. Derrière ce folklore, il y a une réalité très forte. Ces gens n?avaient rien pour vivre. Rien. Il fallait essayer de voir au-delà de ce qu?on voyait avec les yeux. Ce lac Malawi était un moment très fort du voyage. J?étais au bord du lac dans un hamac, avec ma guitare, mes livres? J?ai rencontré d?autres voyageurs. J?ai commencé à apprendre le chichewa?

? Découvrir le Malawi, c?est aussi découvrir le pays du monde avec la plus forte progression du sida?

Oui. C?est le plus fort taux de sida du monde. J?ai rencontré un ami qui travaillait avec des orphelins qui tous avaient leurs parents morts du sida. Et c?était dans un petit village ? Je ne veux pas tirer des conclusions mais cela fait peur quand même? Je ne sais pas si le sujet est tabou ou bien les gens ne sont pas informés, mais en même temps vous n?entendez pas beaucoup parler de sida dans la population. C?est uniquement dans les grandes villes comme Blantyre que l?on voit qu?il y a des choses faites dans la lutte contre le sida.

? Vous avez d?abord débarqué à Johannesburg. A partir de là, comment avez-vous décidé de votre itinéraire ? C?est de la préparation minutieuse ou alors vous laissiez une large place à l?improvisation ?

J?ai débarqué, il n?y avait personne qui m?attendait. J?ai rencontré une dame à l?aéroport, elle proposait des locations de chambre dans un ?lodge?. Les prix étaient bons. Je me suis renseigné à l?accueil et on m?a dit que c?était une personne sérieuse. Et voilà, c?était parti ! Le voyage avait commencé! On m?a dit que c?était une ville dangereuse. Mais je n?ai pas vraiment senti cela. J?ai été dans le centre-ville réputé dangereux et je n?ai pas eu de problèmes. Mais c?est peut-être dû à la couleur de ma peau. Ils m?ont pris pour un des leurs?

? Lorsque vous quittez Johannesburg, votre périple est déjà fixé ?

J?avais fait la connaissance d?un Français sur Internet et nous nous étions donné rendez-vous à Johannesbourg. Et là, tout de suite, nous avons fait la route ensemble. Nous sommes partis vers le Mozambique dans la voiture de mon ami qui voyageait depuis 11 mois car il était descendu en voiture de la France. Au Mozambique, nous avons fait du camping sauvage, aidés par les guides Lonely Planet. Et c?est amusant, tous ceux qui voyagent avec Lonely Planet se rencontrent au fil des pays et finissent par faire connaissance. Par exemple, j?ai rencontré quelqu?un au Malawi que j?ai de nouveau croisé, un mois plus tard, au Kenya.

? Vous devenez comme une communauté de nomades?

C?est un peu ça. C?est très étrange comme sentiment. Lorsque nous nous séparons c?est comme chaque fois pour la dernière fois. Chacun reprend son périple. Puis on se retrouve ailleurs. Je voyageais à pied pour visiter les villes, mais quand on traversait la campagne, c?était en bus, en train ou en taxi-brousse. J?aimais beaucoup respecter un certain rituel. Premier jour d?arrivée repos. Deuxième, s?occuper des papiers officiels car il faut souvent des visas etc. Puis troisième jour, je me promenais. Et puis je finissais toujours par rencontrer d?autres voyageurs. Vous n?imaginez pas comment sont nombreux ceux qui voyagent comme ça. Quand vous arrivez dans un village, souvent ce sont les gens qui viennent vous parler. Les enfants venaient nous voir.

? L?Afrique, c?est aussi la présence douloureuse d?une misère matérielle. Comment s?est faite cette rencontre ?

Le choc. Oui, le choc, il faut le dire. Un jour, sur la route, au Burkina Faso, j?ai croisé un enfant. Je lui ai donné un biscuit. Il l?a pris et l?a partagé avec un autre ami. Ce jour-là, j?ai cessé d?être agacé par cette nuée d?enfants qui vous entourent dans les villages quand vous arrivez. Ils n?ont rien et n?ont pas d?autre solution que de vous demander de l?aide. Ils n?ont rien. Mais une chose est extraordinaire en Afrique. La misère n?exclut pas. J?ai rencontré un garçon au Burkina Faso à qui je parlais de mes difficultés financières, et à chaque fois, il me disait : ?Viens manger à la maison avec ma famille.? Alors qu?ils n?étaient pas forcément riches.

? Quand vous entendez parler de l?Afrique aujourd?hui, à la télévision par exemple, avez-vous le sentiment de mieux comprendre de quoi on parle ?

Je ne sais pas. C?est tellement grand et complexe l?Afrique. Je ne sais pas si je comprends mieux, mais en tout cas je porte une oreille plus attentive. J?écoute de manière différente. Un ami burkinabé me disait : ?Il est difficile pour un étranger de comprendre l?Afrique. L?Africain lui-même ne comprend pas l?Afrique.? Il m?a raconté l?histoire de son père qui était mort avec ses secrets.

? Il est plus juste de parler des ?Afriques? que de l?Afrique ?

C?est certain, même si tous ces pays ont beaucoup de choses en commun, d?un autre côté rien ne se ressemble. Je retiens de l?Afrique sa générosité. Partout, sur le continent, on retrouve cette générosité. Ils sont comme ça. Mais j?aime aussi leurs différences dans leur manière de manger. Cela indique aussi leur caractère spécifique. Au Sénégal, on mettait les plats au milieu et on partageait tout. Et ça ce n?est pas partout pareil. Cela dénote quelque chose de profond.

? Vous avez déclaré, dans un entretien à ?Cinq Plus?, que vous aviez réalisé votre rêve. Comment vit-on cela lorsque son rêve s?est réalisé et qu?on a 24 ans ?

(Rires). Ah la la la ! Quelle question? Je dois dire que je suis revenu de l? Afrique mais que je suis encore un peu dans mon rêve. C?est encore en moi, je n?ai pas encore tout digéré. Ce que je souhaite, c?est de garder en moi ce sens de la rencontre des autres que j?ai découvert là-bas. Je veux me nourrir de ce que j?ai reçu. L?Afrique m?a aussi appris à vaincre ma timidité, à m?ouvrir aux autres. Et ça, c?est capital. Quand vous êtes dans un bus, qu?il n?y a pas de sonnerie, il faut se mettre debout et crier pour demander au chauffeur de s?arrêter. Ce n?est pas évident quand on est timide. Je n?aurais jamais fait une telle chose dans un bus à Maurice. Dans le bus, tout le monde se parle, ce n?est pas comme ici. A Maurice, on peut faire deux heures de trajet sans parler à son voisin. En Afrique c?est inimaginable de partager deux heures de sa vie avec quelqu?un sans lui adresser la parole. La vie devient triste à Maurice.

? Vous vous ennuyez ici ?

Ce que je sais, c?est qu?au bout d?un certain temps, je sais que je voudrais partir, quitter Maurice. L?Afrique m?a fait comprendre que le monde est grand. Et qu?il faut aller à sa découverte. L?Afrique commence déjà à me manquer. Quand je marche sur la route ici, j?ai envie de dire bonjour à tout le monde. En Afrique, quand quelqu?un vous dit bonjour, il vous regarde droit dans les yeux. Dire bonjour est un grand moment de vérité. Et ça me manque. Cette présence de l?autre quand il est avec vous. Un jour, un Africain m?a demandé de quelle tribu je venais. Quand j?ai parlé de Maurice, il ne savait pas où c?était, mais il continuait à me demander de quelle tribu j?étais. Une vie sans appartenir à une tribu leur semblait assez inconcevable. Mais parler de tribu pour eux, c?est une manière de savoir qui vous êtes. Le tribalisme est, je pense, d?abord une notion géographique.

? Avez-vous ressenti cette différence dont on parle souvent entre l?Afrique anglophone et francophone ?

Oui. L?Afrique francophone est plus festive. Elle aime plus la musique, la danse. L?Afrique anglophone est totalement diffé-rente. Un jour, au Nigeria, j?y passais quelques jours, alors que j?étais en route pour Lagos, j?ai rencontré un homme avec un kalachnikov. Il fouillait tout le monde. Tout le monde priait dans le bus. Il y avait une certaine atmosphère de peur. Il règne dans ce pays beaucoup de crainte. Et il y a aussi beaucoup d?églises. Peut-être que l?un est lié à l?autre.

? Vous voyez la religion comme quelque chose pour combattre la peur ?

Dans un certain sens, oui. Sinon que leur resterait-il ?

? Pourriez-vous vivre en Afrique ?

Sans hésiter, oui. Si on veut vivre bien en Afrique et profiter pleinement de ses richesses, il faut être prêt à un certain dépouillement. Pas forcément matériel. Mais se dépouiller de ses préjugés. C?est en Afrique que j?ai vraiment compris ce que pouvait être la gratuité. Gratuité d?un geste, d?un rire. Sans arrière-pensée. J?ai rencontré au Togo une Mauricienne, mariée à un Togolais. J?étais chez eux et un jour, le mari, avant de partir en voyage, m?a mis entre les mains de l?argent. J?étais vexé. J?avais l?impression que l?on me faisait l?aumône alors que je n?avais rien demandé. Sa femme m?a dit : ?Ne le prends pas comme ça. Il te l?a donné parce que c?est sa manière à lui de participer au voyage que tu es en train de faire.? J?étais très ému. Mais si on garde un regard occidental, on ne peut pas comprendre cela.

? Vous trouvez qu?à Maurice, on a adopté un regard occidental sur les choses ?

Oui. Vous n?avez pas vu comment nous sommes pleins de préjugés à l?égard de l?Afrique. Et depuis que je suis revenu de là-bas, ces choses-là me blessent.

? Si je vous demande de dire ce qu?est l?Afrique, que répondez-vous ?

On ne peut pas raconter l?Afrique. Il faut y faire son expérience. Mais ce qui est sûr, c?est que pour comprendre l?Afrique, il nous faut retrouver notre regard d?enfant. Avoir cette délicatesse, cette émotion, cette faculté de ne porter aucun jugement, de n?avoir aucun préjugé. Il faut juste savoir accueillir. C?est tout. Sinon, on passe à côté, on ne comprend rien. Votre approche sur la mort aussi change en Afrique. Elle est gaie. Elle est célébrée. Un jour, au Cameroun, j?ai été dépouillé par des bandits sur la route et quelqu?un à qui je racontais cette mésaventure, qui m?avait mis vraiment en colère, m?a dit : ?Maintenant, tu es grand. Tu as appris une leçon.? Je suis resté sans parole?

? Vous êtes revenu à Maurice avec nos préoccupations : corruption, communalisme. Quel regard portez-vous sur ce qui est notre réalité de tous les jours ?

Tout ça est d?une futilité. Je vois des gens surmenés. Quelles vies mènent-ils ? Je lisais l?affaire Deelchand sur le Net quand j?étais au Mali. J?ai eu un choc. Je ne savais pas que nous en étions arrivés là. Cela me pèse. Je crois que nous prenons un mauvais chemin. Nous ne connaissons pas nos valeurs. Aussi longtemps que nous restons éloignés les uns des autres, nous irons vers le bas?

?Ce que je souhaite, c?est de garder en moi ce sens de la rencontre des autres que j?ai découvert là-bas. Je veux me nourrir de ce que j?ai reçu.?

?Pour comprendre l?Afrique, il nous faut retrouver notre regard d?enfant. Avoir cette délicatesse, cette émotion, cette faculté de ne porter aucun jugement, de n?avoir aucun préjugé.?

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