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Les talibans en première ligne à la frontière
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Les talibans en première ligne à la frontière
Un pakol (chapeau plat de laine à bords roulés) sur la tête, la barbe noire non taillée, Khursheed Wazir est nerveux. Combattant endurci qui a fait le djihad contre les Soviétiques en Afghanistan avec Jalalludin Haqani ? devenu ministre taliban et aujourd?hui toujours dans le mouvement des « étudiants en religion » ?, le maulawi Khursheed, comme il se fait appeler en adoptant le nom local du mollah, est officiellement recherché par le Pakistan pour son rôle dans les combats qui se déroulent dans la zone tribale du Nord-Waziristan, frontalière de l?Afghanistan.
Pressée par les États-Unis de faire régner l?ordre dans ces secteurs servant de refuges aux talibans et à leurs alliés d?Al-Qaida depuis qu?ils ont perdu le pouvoir à Kaboul en 2001, l?armée pakistanaise a déployé près de 80 000 hommes le long de la frontière afghane, sans résultats probants. Les militants islamistes, qui bénéficient du soutien plus ou moins tacite de la population locale très conservatrice, ont au contraire renforcé leur emprise.
« Chaque jour, nous gagnons du terrain, nous ouvrons des bureaux pour faciliter la vie des gens », affirme le maulawi Khursheed. « Le gouvernement a aussi ses bureaux, mais il ne fait rien. L?agent politique (représentant d?Islamabad dans chaque zone tribale) ne peut pas sortir de sa maison. L?armée tient les routes principales, mais ne peut pas s?aventurer dans la campagne. »
Plusieurs témoignages confirment que les forces de sécurité se cantonnent principalement dans leurs casernes et ne sortent qu?en convoi important. Il ne se passe pas de jours sans que des postes de l?armée soient attaqués. Ce qui provoque des représailles alimentant, dans cette région où la revanche n?a pas de limite dans le temps, un cycle de violences favorable aux rebelles. « Que faisait l?agent politique quand une vingtaine de voleurs terrorisaient la population ? », interroge encore le maulawi Khursheed. « Nous les avons arrêtés, jugés et pendus », dit-il en allusion à un événement qui s?est produit il y a trois mois et sur lequel les militants ont tourné une vidéo montrant des corps décapités pendus pour l?exemple à des poteaux électriques.
Les combattants talibans ou pro-talibans sont impitoyables. Interrogé sur le sort des 52 membres des forces de sécurité qu?ils disent avoir arrêtés il y a une semaine, le maulawi Khursheed annonce : « Les officiers ou hauts responsables seront tués. Les soldats devront jurer sur le Coran qu?ils n?attaqueront plus les moudjahidins, et ils seront relâchés. Ceux qui nous ont trompés, et c?est arrivé, ont été tués. »
Des jeunes venus faire la guerre sainte
Cet homme d?une quarantaine d?années, originaire du Nord-Waziristan, conteste la version du gouvernement pakistanais, qui accuse les « militants étrangers » d?être responsables des incidents dans les zones tribales pachtounes. « Oui, il y a des étrangers, mais c?est nous qui prenons les décisions et qui commandons les opérations », dit-il. Si les étrangers sont en majorité des militants du djihad de longue date dans la région, plusieurs sources confirment l?arrivée régulière en petit nombre de jeunes musulmans venus faire la guerre sainte. « Ils viennent d?Allemagne, des États-Unis, des pays du Golfe », affirme le maulawi Khursheed.
« Chacun aime le martyre pour l?islam », ajoute-t-il, précisant : « Si nous avions plus d?argent, nous pourrions acheter plus de voitures et faire plus d?opérations-suicides. » Selon plusieurs observateurs indépendants, c?est au Waziristan que les futurs commandos-suicides recevraient leur entraînement avant d?être envoyés en opération en Afghanistan.
Le maulawi Khursheed est un proche de l?islamiste saoudien Mahmoud Al-Kathani, l?un des quatre membres d?Al-Qaida échappés de la prison américaine de Bagram en juillet 2005 et qui se trouveraient toujours dans la région sud-est de l?Afghanistan. Il ne cache pas l?unité de lutte entre les combattants présents de chaque côté de la frontière. « Normalement, les militants qui se battent en Afghanistan y restent, mais, si la pression est trop forte, ils traversent vers le Pakistan », dit-il.
Plusieurs recoupements d?informations recueillies auprès d?habitants des zones frontalières indiquent que les troupes américaines traversent aussi en cas de nécessité. Par ailleurs, à l?abri dans les casernements des forces de sécurité pakistanaises, des agents américains interviennent au Waziristan, où ils aident l?armée pakistanaise.
Aux yeux du maulawi Khursheed, le combat principal se situe au Pakistan, où, dit-il, « si le gouvernement continue sa politique, les combats vont augmenter ». Il ne cache pas que lui et ses pairs veulent étendre la charia et leur vision de l?islam jusqu?à Peshawar (capitale de la province frontalière pakistanaise du Nord-Ouest). Cette province est dirigée par une alliance de partis religieux qui « ne nous est pas hostile, précise le maulawi. Mais le gouvernement (local) ne peut pas nous aider, car il trop occupé à défendre sa position vis-à-vis d?Islamabad ». Non sans ajouter : « Nous, musulmans, ne croyons qu?au combat, car on a vu que les élections ne nous donnaient rien. À Peshawar, il y a un gouvernement religieux, mais il ne peut rien faire. En Palestine, le Hamas a gagné les élections, et il est boycotté. »
Pour l?instant, et malgré l?optimisme officiel, l?influence des combattants, qui contrôlent déjà quasi totalement le Waziristan, s?étend au-delà des zones tribales et gagne les districts proches. Plusieurs « décrets », émis par ceux qu?on appelle les « talibans locaux », ont déjà interdit aux coiffeurs de tailler la barbe des hommes, prohibé des magasins de vidéo ou des mariages avec musique. Cette situation, qui n?est pas de nature à contribuer à la stabilisation de l?Afghanistan, ne peut qu?envenimer davantage les relations entre Islamabad et Kaboul.
@ 2 006 Le Monde ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
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