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Les ténèbres de l?esprit

17 décembre 2006, 00:00

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«The evil that men do lives on after them? » Le sens de cette citation, pour peu que ses mots soient exacts ? ce dont je me moque éperdument ? a de quoi hanter les esprits. En dépit de sa flagrante immoralité, elle est une géniale et triste constatation que, dans l?histoire de l?humanité, le mal qu?on fait aujourd?hui est une tare dont on paie le prix plus tard ; dans les grandes comme dans les petites choses.

Disons d?abord clairement qu?il est toujours immoral et injuste de pénaliser les générations actuelles pour un mal commis antérieurement. Car, s?il est vrai qu?on ne peut changer le passé, il est encore plus évident qu?une doctrine de rétribution aux dépens d?un innocent (comme l?agneau de monsieur de La Fontaine, il n?était « pas encore né ») est insoutenable en logique comme en éthique. Hélas ! Trois fois hélas !!! L?Homo sapiens n?est ni logique, ni éthique.

La situation internationale actuelle est dominée par l?idée de revanche. Dans la résurgence d?un fanatisme religieux dangereux et primaire, on trouve un esprit de revanche-vengeance pour lequel les erreurs et les méfaits passés servent de modèle. (Comme si une discrimination positive n?était pas une discrimination.) C?est comme si les crimes du pernicieux obscurantisme chrétien d?il y a dix siècles pouvait justifier la violence dégradante du monde musulman d?aujourd?hui. Dans un tel esprit, les crimes de la chrétienté aux temps des croisades font toujours de l?ennemi occidental un « crusader ». Justification ou prétexte, il n?en reste pas moins que cette violence est le reflet de crimes antérieurs ; ceux-là qui, le 12 mars 2000, firent le pape d?alors demander pardon pour deux millénaires de crimes contre l?humanité. Lui, il eut l?honnêteté de le reconnaître, ce qui n?empêche que nous n?avons pas fini de payer les conséquences. « The evil that men do? » Huit croisades, entre 1099 et 1270, prêchées par des papes dont deux se nommaient Innocent III et IV (« what?s in a name ? ») n?étaient pas les seuls crimes en question lors de ces aveux ; au nom d?une vérité supérieure, l?Amérique, l?Afrique et l?Asie furent évangélisées par le sabre et la poudre. Et un sentiment fort de « victimisation » perdure dans le monde pour décupler les rivalités.

Ça c?est de l?histoire. La réalité locale n?est pas moins instructive. L?Homo mauricianus d?aujourd?hui porte le fardeau des erreurs souvent atroces commises dans le passé par d?autres, morts depuis longtemps, mais toujours exploitables. Longtemps, trop longtemps, en évoquant la préséance des fondateurs français de 1722, leurs descendants (purs ou dilués) se crurent imbus d?une supranationalité française. Le 14 juillet était sacro-saint : on lui consacrait bals, spectacles et champagne ; le mouvement de rétrocession, la magie du

« Consulat », l?Alliance française, entre autres, illustraient un état de faits pas toujours néfaste mais toujours atavique et sectaire ; et, plus gravement, capable de servir de mauvais exemple à l?avenir. A l?encontre de 38 ans de souveraineté mauricienne, les stigmates de la « colonisation » ? il s?agit, en fait, de « fondation » ? ou de l?immigration attisent toujours, d?un côté, un esprit revanchard et, de l?autre, la psychose d?une spoliation quelconque sous une façade de « démocratisation ». Les ancêtres sont ainsi faits qu?ils nous laissent leur héritage, que nous ne pouvons en rien changer, et dont personne de vivant aujourd?hui n?est responsable. Nous en cultivons les maux et les empêchons de disparaître parce qu?ils servent nos intérêts étroits. Il y a ainsi, des deux côtés de l?histoire, un « mindset » qui empêche de vivre au présent et dont toute la raison du siècle ne nous libère pas. Nos langues fourchues tiennent deux langages sans exciter ni rire, ni mépris, ni révolte. Nos esprits ne sont pas exorcisés de leurs ténèbres. L?Homo mauricianus ne mérite pas son nom.

Il est encore au stade du Mauripithecus. Le siècle va vite, sauf dans ses dogmes et ses préjugés contre lesquels la lucidité fait pâle figure. Lequel d?entre nous ne ressent un sentiment de fierté (?) devant un investissement chinois ou indien, ou occidental ? Chaque alliance a un mobile (on dit agenda) caché ; chaque mesure a une couleur. Cessons de mentir et de nous mentir. L?objectivité, c?est la subjectivité des autres.

Un jour peut-être, dans deux mille ans, pour ne point négliger les mauvais exemples, nos fils et nos filles demanderont pardon pour les trahisons contre ce pays, ourdis au nom du passé et de ses ténèbres.

Périscope

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