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Les soeurs du doute
Un choc. Non, beaucoup plus qu?un choc. Une déflagration. Un coup de foudre. ?Oui, dit-elle, cette nouvelle concernant Mère Teresa m?a fait l?effet d?un coup de foudre ! Je n?en reviens toujours pas ! Cinquante ans, tu te rends compte ? Cinquante ans de doutes et d?obscurité ! C?est tout simplement incroyable !? La petite soeur hoche la tête en silence, le regard planté bien droit dans celui de son interlocutrice. La lumière entrant par la porte-fenêtre de la chambrette creuse la multitude de rides et de sillons de son visage pâle ; un fin tuyau transparent relié à ses narines lui fournit une assistance respiratoire, et la silhouette tassée dans un fauteuil roulant apparaît désormais bien fragile. Mais l?oeil est vif et la voix, toujours un peu haut perchée, ardente et énergique. Soeur Emmanuelle, 99 ans le 16 novembre (dont 76 de vie religieuse) va aussi bien que possible. Et vibre. Admire. Enrage. Bouillonne. Prie. Passionnée par la vie, la marche du monde et le coeur des hommes. Et attendant la mort, ?merveilleux rendez-vous? avec le Dieu qu?elle aime. Confiante. Le chapelet à la main.
L?information concernant ?la longue nuit de la foi? vécue par Mère Teresa lui est parvenue par La Croix, auquel elle est abonnée et qu?elle épluche tous les jours, dans la maison de retraite qui l?accueille désormais, sur les hauteurs de l?arrière-pays varois. Comme Le Monde et comme l?ensemble des quotidiens de la planète, ce journal évoquait le 27 août la publication, prévue le 5 septembre, pour le 10e anniversaire de la mort de la religieuse de Calcutta, d?un livre présentant soixante-six années de sa correspondance privée avec ses confesseurs et supérieurs sous le titre Mère Teresa, viens, sois ma lumière (Double Day).
Des lettres réunies par le Père Brian Kolodiejchuk, missionnaire de la congrégation fondée par la soeur d?origine albanaise, dans lesquelles elle évoque les profonds tourments mystiques dont elle a souffert pendant la plus grande partie de sa vie. Des doutes, une angoisse, un désespoir liés à un questionnement terrible : ?Où est ma foi ? Tout au fond de moi, il n?y a rien d?autre que le vide et l?obscurité. Mon Dieu, que cette souffrance inconnue est douloureuse !?
Soeur Emmanuelle est bouleversée par cette confession. ?Des documents réunis pour la cause de sa béatification avaient déjà révélé des doutes déchirants et son sentiment d?être abandonnée par Dieu, se souvient-elle. Mais comment imaginer que le tunnel ait duré cinquante ans ? Comment imaginer la souffrance, les ténèbres, la solitude, la torture, toutes ces années durant ? Il n?y a rien de pire, pour une religieuse, que de prier dans le vide, car toute sa vie est suspendue à cette relation à Dieu. Je sais ce que c?est. C?est terrible ! Moi, j?ai tenu deux ans. Mais cinquante...?
?Il y a eu des drames qui l?ont fait chanceler. D?atroces images de bébés morts du tétanos dans le bidonville du Caire parce qu?on leur avait coupé le cordon ombilical avec un couvercle de boîte de conserve...?
Elle a douté, donc. Elle aussi. Elle a cherché, vacillé, tâtonné. Prié sans être sûre que quelqu?un écoutait. Supplié Dieu pour qu?il lui fasse un signe. Cherché des preuves, enchaîné les lectures... Issue d?une famille catholique de Bruxelles, entourée de gens ?qui allaient naturellement à la messe? et débarquée à 23 ans à Istanbul comme petite soeur de Notre-Dame-de-Sion juste après son noviciat et sans avoir fait de longues études, elle n?avait guère eu l?occasion d?être confrontée à d?autres pensées et religions. Or, voilà qu?au bout de trois ans, elle suivit des études de philosophie à l?université d?Istanbul, où elle fréquenta des professeurs juifs et musulmans de très haut niveau. Ce fut le choc.
?Des gens de qualité défendaient donc une autre foi ? Mais où était la vérité ? Quels éléments penchaient en faveur du catholicisme ? Je me suis lancée avec frénésie dans l?étude de Mahomet, de Bouddha, du Talmud. Il n?y avait pas plus de preuves de l?existence de Dieu que dans la Bible. Moi qui m?étais consacrée corps et âme au Christ, sûre qu?il était la lumière, je doutais atrocement. Vers qui me tourner ?? Elle a interrogé les grands théologiens. Ce fut rapidement l?impasse. ?Je continuais à prier : tu ne m?aides pas, Seigneur! Aie pitié de moi ! J?étais déchirée entre mon coeur, toujours attaché à la foi, et mon esprit qui en réclamait des preuves.?
L?apaisement vint des années plus tard, dans la cabane du bidonville du Caire où elle avait choisi de vivre, pauvre parmi les pauvres, à 60 ans passés. C?était un soir d?hiver et la soeur, dans un lit défoncé, tentait de se réchauffer quand une mélopée s?est élevée de chez Fawzia, sa voisine. La soeur s?est levée discrètement et la scène qu?elle a découverte alors l?a marquée à jamais. Près d?un feu qu?elle venait d?allumer, la jeune femme chantait les phrases de l?Evangile que lui lisait son mari, leur petit garçon faisant ses devoirs par terre.
?Le visage de Fawzia était transfiguré. Il y avait en elle une plénitude, la certitude que le Christ était là, près d?elle, et qu?il l?aiderait à élever ses enfants. Je suis rentrée fascinée. Et j?ai pensé à Pascal : le Dieu d?Abraham, d?Isaac, de Jacob se révèle à cette pauvre femme qui chante sereinement ; il ne se démontre pas par un raisonnement intellectuel. Et j?ai pensé à la parole du Christ : ?Si vous n?avez pas un coeur d?enfant, vous n?entrerez pas dans le royaume.? Cela m?a fait un bien fou. Et je n?ai plus douté...?
Il y a pourtant eu des drames et événements qui l?ont fait chanceler. D?atroces images de bébés morts du tétanos dans le bidonville du Caire parce qu?on leur avait coupé le cordon ombilical avec un couvercle de boîte de conserve rouillée. Des témoignages d?injustices et de tragédies dont son courrier regorge. L?assassinat par un tueur à gages, au Liban, d?une petite Leïla aux yeux noirs dont elle venait de s?occuper. ?J?étais révoltée. Seigneur, où étais-tu cette nuit-là ??
Puis le tsunami de décembre 2004. ?Là encore, je me suis tournée vers Lui : ?Seigneur, tu as fait ça ? Mais pourquoi ?? Soeur Emmanuelle n?a jamais partagé ses doutes avec quiconque. Même avec ses soeurs. ?Ça ne les regardait pas ! C?était la partie la plus secrète, la plus profonde, la plus intime de moi-même.? Mère Teresa n?a pas parlé davantage. Et avant sa mort, jamais Soeur Emmanuelle, qui l?avait rencontrée au Caire dans les années 1970, quand la mère était venue installer les Filles de la charité en plein bidonville, n?avait eu le soupçon de ses tourments si déchirants. Un silence. Un sourire. Un regard sur le chapelet qu?elle tient entre ses mains. Et puis ce mot : ?Une héroïne...?
© Le Monde 2007 Distribué par The New York Times Syndicate
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