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Les Salines, faubourg condamné à disparaître pour cause de développement urbain

5 juin 2011, 00:00

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Les Salines, faubourg condamné à disparaître pour cause de développement urbain

Une quarantaine d’habitants de la rue Réserves aux Salines vont devoir quitter leur lieu de résidence, pour cause d’expropriation. Reportage au cœur de cet univers historique qui risque d’être à jamais rayé de la carte.


Le soleil se couche sur la rue Réserves à Les Salines. Il est 17h35. Cette rue grouille toujours d’activités. Cela klaxonne de partout. Le trafic est dense. C’est l’unique accès à partir de l’autoroute jusqu’au Caudan Waterfront et à cette partie de Les Salines, suite aux travaux de construction de l’autopont du Caudan.

Quelques élèves rentrent chez eux après leurs leçons particulières. Assis sur un des bancs publics à la hauteur de l’école primaire Renganaden-Seeneevasssen, deux sexagénaires devisent tranquillement. Plus loin, un groupe de jeunes s’amuse à faire quelques paniers sur le terrain de basket.

Quelques pères de famille se sont donné rendez-vous chez Robin Tharanee. Sur la terrasse donnant sur des arbres centenaires, ils discutent et se concertent. Certains d’entre eux ont déjà reçu leur courrier d’expropriation du gouvernement. Celui-ci a décidé de relocaliser une quarantaine d’habitants de la rue Réserves, qui figurent sur le tracé du projet Harbour Bridge.

Aussi appelé le Dream Bridge, ce pont à péage, long de 2,7 kilomètres, au coût de Rs 8 milliards, est un projet public-privé, qui s’érigera aux alentours du collège Royal, pour se terminer au pont Lataniers à Roche-Bois.

La nouvelle est tombée telle une bombe sur la paisible localité de Les Salines. Certains ne dorment plus. La grand-mère Sanashee, pratiquement centenaire, est très affectée depuis cette annonce. De l’autre côté, deux jeunes frères qui font en ce moment la Lower 6, ne mangent plus et ne boivent plus.

Ce qui a donné naissance à un mouvement de protestation regroupant les propriétaires de terrain, de maison ou de commerce dans cette rue ainsi que ceux de Les Salines qui ne sont nullement concernés par ce tracé. L’élan de solidarité prend de l’ampleur.

Ils disent tous non à la ferraille. Ils ne veulent rien entendre. Et surtout pas l’idée de quitter cet endroit au profit du développement urbain. Ils disent soutenir le développement mais pas sur ces conditions inhumaines.

Dans ce quartier chargé d’histoire, certaines familles y vivent depuis plus de 90 ans.

« Nous avons choisi de vivre ici avec nos familles. C’est notre droit constitutionnel. Nous aimons notre train de vie. Qu’ils nous laissent vivre tranquillement. Nous voulons continuer à nous réveiller chaque matin, aller acheter notre pain à la boutique du coin. Et au retour du travail, aller rencontrer nos voisins », lance Robin Tharanee, le ton ferme.

Avant d’ajouter que ce quartier n’a pas de force vive et que tout le monde se connaît et s’entraide, selon le concept de neighbourhood watch.

Leur quartier, ils l’aiment pour de nombreuses raisons. A commencer pour sa proximité avec le centre de la capitale, où ils peuvent, entre autres, se rendre au Marché central.

Le quartier Les Salines doit son nom aux salines créées par le paludier Jean Dominique de Caudan au début de la colonisation de l’île par les Français. Celles- ci se trouvaient à l’emplacement de l’actuel jardin botanique Robert Edward Hart. Aujourd’hui, c’est l’un des endroits où les résidents et non-habitants du coin viennent pour se détendre les weekends. Nous y trouvons des arbres centenaires, des tortues et de nombreux monuments, dont un buste du révolutionnaire russe Lénine datant de 1972. Puis, il y a les lieux de culte historique tels que le kovil de Les Salines, la pagode Kwan Tee, le mandiram et la chapelle St-Jean-de-Britto. Ajoutés à cela, les diverses processions pour la marche sur le feu et le chemin de croix qui ont lieu chaque année à la rue Réserves.

Voila que ce « Nightmare Bridge » viendrait déranger cette vie paisible. Naden Shummoogum habite les lieux depuis 57 ans. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il tient un petit commerce, Shum Snack, aussi appelé à disparaître.
La liste est longue : Sarvin Sanashee, propriétaire du garage Sanashee, Darmen, propriétaire de l’imprimerie Caslon, le supermarché Ah-Kow, Jayen Rungasamy et son commerce Bijou Art, Sanjay Soondour, également propriétaire d’une tabagie, la tabagie Ram, la boutique Lam Tze Ko, Tantine Snack ou encore le snack de Robin Narainsamy. Sans oublier les Ah-Tow, Tipo, Robin et Salik.


Devadasen Soopramanien est lui chauffeur de taxi. Il opère sur le trajet Cassis-Les Salines. Avec le plan de relogement, il devra mettre fin à ses activités.

« Nous ne bougerons pas d’ici. C’est notre quartier. Même à trois heures du matin, nous pouvons marcher en toute sécurité dans la rue. Pourquoi viennent-ils faire des profits sur nos terres, nos vies, notre santé? », s’exclame un autre habitant, l’air désemparé.

Par ailleurs, ils ne font pas qu’objecter à l’expropriation, mais proposent par la même occasion une alternative au gouvernement, à savoir une route-passerelle, qui s’élèverait au-dessus de l’autoroute existante, du collège Royal de Port-Louis jusqu’au Quai D, à Roche-Bois. Ou encore, considérer la possibilité de continuer l’autopont du Caudan au lieu du Harbour Bridge.

Outre, ils s’interrogent sur plusieurs points. Y a-t-il eu concertations entre experts locaux et internationaux avant la validation de ce projet. Si oui, lesquelles ?

Ce qui les met davantage en colère, c’est le fait que personne ne les ait avisés de cette décision du gouvernement. C’est Robin Tharanee qui est tombé sur une Government Gazette, où l’avis est paru et qui a, par la suite, averti ses voisins.

Face à ce déracinement, les habitants ne comptent pas rester les bras croisés. Ils disent être en contact permanent avec leur homme de loi, Me Robin Mardaymootoo. Ils comptent servir une mise en demeure à l’Etat. Puis ils logeront une injonction en cour.


Ces derniers sont disposés à aller très loin avec cette affaire. Mais pas dans le désordre. Ils pensent même tenir des manifestations et là aussi, ils précisent des manifestations « civilisées ».

« Ici à Les Salines, nous sommes des personnes civilisées. Le mouvement est aujourd’hui à un stade national, avec le coup de main de plusieurs forces vives de toute l’île. Et notre mouvement est apolitique. Nous n’avons contacté aucun parti politique. Même la presse étrangère nous a déjà approchés, et si le gouvernement ne revient pas sur sa décision, nous irons de l’avant et l’image de Maurice prendra un sale coup », souligne Robin Tharanee.

Ils font aussi un appel au Premier ministre pour qu’il intervienne en leur faveur. « Nous le sollicitons en sa qualité de personne attentive qui respecte les droits humains. Il a dit que tant qu’il est là, personne ne doit avoir peur. Nous lui faisons une demande très humble en notre faveur au nom de tous les Mauriciens », lâchent-ils.

Avant de poursuivre: « Nous ne voulons pas arriver à ce stade d’évaluation pour savoir combien vaut notre propriété, parce qu’en ce qu’il s’agit de notre état psychologique et sociologique causé par toute l’ampleur de ce déracinement, nous ne pensons pas qu’ils pourront l’évaluer. »

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