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Les sacrifiés de M. Gokhool

24 janvier 2006, 20:00

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Le ministre de l?Education a ignoré avec superbe toutes les mises en garde qui lui ont été adressées. Il a maintenant donné au Mauritius Examinations Syndicate des instructions formelles pour introduire, aux examens de fin d?études primaires, la nouvelle classification censée distinguer une nouvelle ?élite? scolaire. Au tribunal de l?Histoire, quand seront évaluées les conséquences sociales dramatiques de cette décision, Dharam Gokhool ne devra pas être seul à comparaître.

Ceux qui l?auront soutenu dans cette voie sont tout autant coupables : ce sont ces représentants d?une élite d?argent, ces porte-parole de la nouvelle bourgeoisie, obsédée par la guerre des places, ces débatteurs d?une élite intellectuelle devenue indifférente à l?injustice. Ils sont tous montés au créneau et portent une part de responsabilité dans le crime. Je reprends le mot ; oui, un système d?éducation, qui dans le but de sélectionner, à 10-11 ans, un petit nombre d?élèves soi-disant surdoués, rejette les autres, commet un ?génocide pédagogique?. Mes contradicteurs y voient un argument ?communal?. Calomnie. Les exclus sont de toutes les communautés, même s?ils viennent nombreux du milieu créole défavorisé. C?est un constat.

Ceux qui parlent de crime ne sont pas des ignares ou des sales racistes jaloux du succès d?une petite minorité d?enfants. Depuis plusieurs années, les pédagogues n?en finissent pas de rejeter un système qui condamne à l?échec plus de 40 % des enfants mauriciens. Ils expliquent que du fait du ?ranking?, tout l?enseignement, dès l?âge précoce de 7-8 ans, est orienté vers la sélection du petit nombre d?élèves particulièrement doués, poussant à l?exclusion de tous les autres. Enorme gâchis humain, social, économique.

Il est désespérant de constater combien les défenseurs de la méthode Gokhool tiennent pour moins que rien ceux qui sont ainsi éjectés de la vie. Mais c?est pourtant le c?ur du débat. Personne de sensé ne conteste ni le besoin d?émulation scolaire ni même l?obligation pour l?Etat d?encourager ses plus brillants et ses plus méritants sujets. La nation a besoin de son élite, si le mot désigne les meilleurs d?entre nous, par la qualité de l?esprit et du c?ur. Le désaccord sur le système d?éducation porte essentiellement sur la précocité de la sélection et l?étroitesse de ses objectifs. Et aussi sur les conséquences psychologiques de la compétition sur d?aussi jeunes enfants, y compris d?ailleurs sur ceux qui s?en sortent bien apparemment, mais surtout chez ceux qui ont le plus grand besoin d?attention.

Notre explication réitérée à l?apparente indifférence du gouvernement aux préoccupations d?un grand nombre de pédagogues tient à sa position de classe. Les partisans de la réforme évitent le débat sur ce terrain et cherchent à travestir cette critique en analyse de races. Il leur est alors possible de transformer des positions totalement rétrogrades en réflexions pseudo-modernistes. Pourtant sans être marxiste ou pédagogue, on peut comprendre que l?exacerbation précoce de la compétition scolaire, qui plus est, dans une langue étrangère inaccessible au plus grand nombre, ne peut qu?aiguiser à l?école les inégalités sociales qu?elle est censée corriger. Loin d?offrir l?égalité de chances, l?école de la compétition est une machine à reproduire les inégalités de classe et à approfondir les différences de fait entre les groupes sociaux et les individus.

C?est vrai que l?école mauricienne a pu se contenter, pendant longtemps, de fabriquer une petite ?élite? bureaucratique en renvoyant les autres dans les champs et les usines. Ce temps est passé. Le défi de l?école mauricienne aujourd?hui est d?inclure. La nation a besoin de toutes ses ressources. Et les métiers du futur ne s?exerceront ni dans les champs de l?industrie sucrière ni dans les usines de la zone franche avec des recalés du CPE. Ce que le pays sera dépendra de ce que nous aurons fait de ces défavorisés du système.

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