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Les pompiers n?ont jamais contrôlé le feu
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Les pompiers n?ont jamais contrôlé le feu
Ce n?est pas un hasard si les pompiers ont mis 21 heures pour circonscrire le feu qui a ravagé une dizaine de commerces de la rue de la Corderie à Port-Louis, au début du mois de février. Une erreur de jugement et l?absence de commandement sont à l?origine de la propagation de cet incendie qui, au départ, était très localisé.
Selon l?une des victimes, Ashok Rajwani, l?alerte a été donnée vers 16 h 40, ce jour-là. « Je travaillais dans mon magasin quand j?ai entendu quelqu?un crier : Difé ! Difé ! Là-haut ! » En se précipitant dehors, il voit de la fumée qui sort de la lucarne du grenier de son magasin. Les pompiers sont aussitôt alertés. « Ils sont arrivés très vite. »
Le Station Duty Officer, Ashoklall Ramdhean, et le Station Officer, Abdool Haulkhory, tous deux de la caserne des pompiers de Port-Louis, sont les premiers à arriver sur les lieux. Après une rapide évaluation de la situation, les hommes et les équipements sont déployés.
« Malheureusement, le Station Duty Officer qui est arrivé le premier s?est servi d?un lance-canon au lieu d?une lance à eau », observe un haut gradé des Government Fire Services (GFS). Un lance-canon est un canon à eau fixé sur le toit de la cabine du camion, comme celui dont on se sert pour disperser une manifestation. Une lance à incendie est beaucoup plus petite, avec un débit plus faible.
« Pas assez d?eau »
Cette décision aura un effet dramatique sur la quantité d?eau disponible : à cause du gros débit du lance-canon, la citerne, qui contient 23 000 litres d?eau, s?est vidée en deux minutes. À ce moment précis, il n?y avait pas d?autres réservoirs d?eau à proximité. « Le temps qu?un autre camion citerne arrive en renfort, le feu a continué à s?intensifier », ajoute le haut gradé. « Il n?a jamais été sous contrôle, d?où les 21 heures que nos collègues ont mises pour le maîtriser. »
Ce fait n?a pas échappé à l?observation des témoins. « Il n?y avait pas assez d?eau au départ », affirme une victime, Salim H. Oosman. « Pression dilo ti trop fort, dilo ti passe above difé », affirme un autre témoin qui veut conserver l?anonymat. « C?est caractéristique d?une mauvaise gestion de l?eau », renchérit le haut gradé.
Ashoklall Ramdhean, le Station Duty Officer, réfute ces accusations. « Si nous n?avions pas contenu l?incendie, il se serait propagé à d?autres bâtiments. » Il est rejoint par le Chief Fire Officer, Rajcoomar Ram : « On n?a jamais perdu le contrôle ! »
Chez les pompiers, on évoque pourtant « l?inexpérience » du Station Duty Officer dans ce genre de situation pour expliquer son erreur de jugement. « Ici, l?expérience n?a rien à voir avec le nombre d?années de service, mais avec l?exposition de l?officier à ce genre de situation et à sa formation de base », explique le haut gradé. « Dans ce cas, malgré la bonne volonté, on peut faire des erreurs de jugement. »
Le rôle du premier Station Duty Officer qui arrive sur les lieux, consiste à faire une rapide évaluation de l?incendie, à déterminer son ampleur, à évaluer les risques de propagation et à décider du déploiement des ressources humaines et des équipements en fonction de la stratégie arrêtée. Il doit aussi établir un poste de commande. Toutes ces informations doivent en principe être relayées au centre de contrôle.
Or, selon nos renseignements, le centre de contrôle n?a pas été avisé de l?ampleur de la catastrophe. C?est ce qui explique que le premier Senior Officer, le Divisional Officer Noorani Kinnoo, ne soit arrivé sur place que vers 18 h 30, soit une heure et demie après le début de l?incendie. « C?est dans l?ordre normal des choses, car les hauts gradés ne sont pas nécessairement sur place », dit-il. Cela n?empêche que lorsqu?il est arrivé, il était déjà beaucoup trop tard. Le feu était alors incontrôlable. D?ailleurs, à la suite de cet incendie, le protocole régissant la présence des Senior Officers sur les lieux d?un sinistre a été révisé cette semaine.
Les insuffisances de cette première équipe n?échapperont pas aux observations d?un autre pompier qui rejoint ses collègues peu après. « On a été aussi choqué d?apprendre que cette première équipe ne savait pas où se trouvaient les bouches d?incendie », s?indigne-t-il.
Il est en effet du devoir de tout pompier de se familiariser avec l?emplacement des bouches d?incendie. Ils doivent également veiller à leur bon fonctionnement, comme le confirme le Chief Fire Officer. « Nous mettons constamment à jour la carte des bouches d?incendie et nous suggérons à la Central Water Authority les endroits où nous jugeons utiles qu?elles soient installées. »
Les erreurs de jugement n?expliquent pas tout. Il y a eu également, semble-t-il, un problème de commandement, selon une victime. « Il ne manquait ni de bras ni d?équipements. En revanche, il y avait une absence flagrante de coordination entre les pompiers. » En effet, il y avait à ce moment-là, pas moins d?une quinzaine de véhicules de pompiers et une quarantaine d?hommes. « Pourtant, zot pas konné ki zot pé faire. Coordination zéro. Zot dibouté guetté », affirme-t-il. Ce manque de coordination sera noté à la fois par des badauds énervés par leur amateurisme et par d?autres pompiers qui se trouvaient sur place. « Kuma dire enne cirque ! », ironise un pompier qui est venu prêter main forte à ses collègues. Ce professionnel explique cet état de confusion : « Break-down of control and command. »
La bible des pompiers
Ce désarroi n?est pas un fait nouveau. Le public est souvent témoin de cette confusion de rôle qui règne chez eux. En fait, contrairement à leurs homologues étrangers, les pompiers des GFS ne disposent pas de Standard Operating Procedures (SOP). C?est une série de plans d?urgence qui établit le protocole à suivre dans chaque type d?incendie et qui détaille les responsabilités de chaque intervenant. Il définit les interactions avec les autres services et établit le type de commandement applicable dans chaque cas. « En l?absence de SOP, on travaille par routine, fort seulement de son expérience ! »
Rajcoomar Ram, le Chief Fire Officer, affirme que, non seulement les SOP existent, mais qu?elles sont aussi constamment remises à jour. Si cette bible des pompiers existe, elle n?est en tout cas pas suivie à la lettre. Ce document date d?ailleurs de plusieurs années. Les dernières tentatives_ faites pour le réactualiser ont été faites dans les années 1980. « C?est cette absence de procédures qui explique la pagaille à chaque intervention des pompiers », ajoute un autre haut gradé.
Toute cette question ne sera pourtant même pas effleurée le 4 février lors d?une réunion de haut niveau au quartier général des Government Fire Services (GFS). Réunion convoquée pour faire le point sur l?incendie de la rue de La Corderie.
En privé, en revanche, « cette initiale erreur de jugement » sera évoquée en des termes à peine voilés par les professionnels de la lutte anti-incendie.
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