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Les petites arnaques des taximen
Il est de ces petites combines qui risquent de porter atteinte à l?image de marque de notre industrie touristique. 11 h 15, jeudi. Un taxi vient de se garer devant un centre commercial connu d?Arsenal, dans le Nord du pays. Le taximan descend de voiture, et invite ses clients à faire un peu de shopping. Ces derniers, des touristes allemands, achètent alors des vêtements de marque. Mais ce qu?ils ignorent c?est que, selon un arrangement tacite, le magasin versera, en espèces sonnantes et trébuchantes, une coquette somme d?argent au chauffeur de taxi.
« Nous leur donnons 20 % de commission. Il faut comprendre qu?Arsenal n?est pas une région touristique, et c?est grâce aux chauffeurs que nous recevons des visiteurs étrangers dans nos magasins. Pour les services rendus, nous leur offrons une commission », admet le propriétaire d?une enseigne, qui a voulu garder l?anonymat.
Rs 400 000 de commission
Et ce filon représente un sacré pactole. Dans le milieu des taximen, on raconte volontiers l?histoire de ce chauffeur qui traite avec les magasins vendant des tapis d?Orient. Des touristes russes, qu?il avait accompagnés jusqu?à un des magasins, auraient craqué pour plusieurs tapis dont le prix sur l?étiquette s?affichait à partir de Rs 90 000 l?unité.
Au final, c?est le chauffeur qui aurait fait la meilleure affaire. Jugez-en : une somme de Rs 400 000 lui a été versée en commission. En temps normal, à additionner les 20 % de commission sur les services de pharmacies, de restaurants, d?hôtels, etc., c?est une vraie timbale que décrochent nos taximen à la fin de la journée. Quand on sait que 65 % des restaurants de l?île offriraient des commissions aux chauffeurs?
Chez les touristes, le soupçon et la méfiance sont latents, même s?ils soutiennent entretenir d?excellentes relations avec leurs chauffeurs. À l?exemple de Monique et Tim Edmonds, des touristes sud-africains. Ces derniers lui sont reconnaissants pour son amabilité et sa disponibilité. Cependant, à la sortie d?une boutique touristique dans le Nord, ils disent avoir acheté des produits pour environ Rs 20 000 mais remarquent « que la note est peut-être salée parce qu?il y a une commission versée au chauffeur. Sans celle-ci, on aurait sûrement payé moins cher ».
Dans le giron des opérateurs de taxi, on récuse la thèse de man?uvre de corruption. Joseph Khedoo, qui opère à Pointe-aux-Canonniers, affirme ne recevoir qu?« un cadeau » à la fin de l?année de la part des magasins. Mais il ne veut pas en dire davantage.
Les poches pleines d?euros
Nous avons préféré chercher des ré-ponses auprès du président de la Taxi Owners?Association, Katen Pillay. Et ce dernier, loin d?employer la langue de bois, joue cartes sur table. « En conduisant un touriste dans un magasin, nous agissons comme des courtiers, et il est normal de recevoir une commission en retour. Cette pratique existe partout à travers le monde. Même nous, nous payons des commissions à des réceptionnistes, des barmen et des marchands de plage qui nous envoient des clients.
Cela ne relève pas de la corruption mais c?est, au contraire, un incentive », soutient notre interlocuteur.
Interrogé quant au fait que cette pratique consisterait plutôt à arnaquer des touristes, Katten Pillay rétorque sans tiquer que « sur 5 à 10 % de commission, le touriste ne perd pas grand-chose ».
Il reconnaît toutefois, sans détours, qu?il y a des magasins qui privilégient la concurrence et jouent sur la marge de commission aux chauffeurs? en répercutant cela sur les produits achetés par les touristes. « Le gouvernement doit fixer un barème sur ces commissions », poursuit Katten Pillay
Dans le milieu des taxis des hôtels, on argue, par ailleurs, que la politique de parking fee doit être abolie, afin d?assainir la situation. Celle-ci serait à la base de beaucoup d?abus. « Les taxis sortant du Nord pour aller à Port-Louis, s?arrêtent devant plus de cinq magasins à cause du parking fee. À chaque fois qu?ils se garent sur le parking de ces enseignes, ils encouragent les touristes à aller acheter. En retour, ils se font un beau jackpot », rouspète un opérateur. Cette pratique, argue-t-il, pousse beaucoup de touristes à se retrancher à l?hôtel pour ne pas être harcelés et agressés.
Le marché du transport des touristes serait si lucratif que la poule aux ?ufs d?or attire aussi de nombreux taxis marrons. Le parfum de l?argent est alléchant. Des opérateurs privés travaillent donc en parfaite illégalité, et en toute impunité. Prenez l?exemple de Salick (prénom fictif). Ce dernier dispose d?un 4 X 4 et nous explique que ces clients, des touristes, le contactent via Internet et en retour, il leur propose un package global incluant des transferts, des ex-cursions, pique-niques, et autres tours de l?île.
Mais le point noir sur son activité, c?est justement qu?il travaille, sans jeu de mots, au noir, et qu?il demeure un grand resquilleur, vu qu?il est inconnu au bataillon dans les fichiers de la Mauritius Revenue Authority (MRA). Pire, si demain les touristes voyageant dans son 4X4 sont victimes d?un accident, ils ne seront pas couverts par une assurance. Mais ce n?est pas de sitôt que Salick compte se régulariser. Entre-temps il roule, les poches pleines d?euros et de dollars.
« Le secteur devient un vrai bazar »
Du côté des chauffeurs des taxis hôteliers, on fait grise mine, et on reste persuadé que la situation actuelle ira en se dégradant. « Nous payons la taxe et nous affichons nos tarifs à la réception des hôtels. Or, ces autres opérateurs sont dans l?illégalité. Que fait la National Transport Au-thority pour les contrôler ? Et la MRA ?
La police du Tourisme ? Au fur et à mesure que le nombre de touristes augmente, le secteur devient un vrai bazar. Et dire que nous parlons de 2 millions de touristes d?ici 2015 ! », tempête Soudesh, chauffeur de taxi dans le Nord.
La situation serait à tel point de non- retour que les taxis marrons ne lésinent pas sur les moyens. « Ils font du canvassing auprès des clients d?hôtels et les font voyager dans des autobus privés pour des excursions. Tout cela est-ce légal ? Nous ne pouvons rien faire devant cette situation », se désole Dinaly (prénom fictif), opérateur de taxi.
L?absence de régulation, les difficultés et de nombreux défis qui s?amoncellent dans ce secteur, il appartient aux autorités du tourisme d?y mettre bon ordre et de redonner à ce secteur sa sérénité. Sinon, la poule aux ?ufs d?or risque fort de s?épuiser par la gourmandise des uns et des autres.
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