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Les pays en développement nouveaux maîtres du jeu ?
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Les pays en développement nouveaux maîtres du jeu ?
Tous les négociateurs européens n?ont pas le moral. Même les vieux briscards des joutes internationales font grise mine. À Seattle, en 1999, ils n?avaient pas vu venir la débâcle. Sûrs qu?ils étaient, huit jours encore avant le début de la réunion de l?Organisation mondiale du commerce (OMC), de repartir de la patrie de Microsoft, l?accord en poche. À Doha, deux ans après, échaudés, ils avaient balisé le terrain pour écarter tout risque d?échec. Cette fois-ci, à la veille de la conférence ministérielle de Cancun, ils avouent être dans le bleu.
L?objet de leurs cauchemars ? Non pas les États-Unis, avec lesquels les Européens ont finalement réussi à trouver un terrain d?entente sur le dossier agricole, de loin le plus épineux. Mais les pays en développement (PED) jugés incontrôlables. Pour essentiel qu?il soit, l?accord sur les médicaments génériques intervenu à Genève le 30 août ne suffira pas à calmer l?impatience des PED sur la question des subventions agricoles dont une baisse substantielle est attendue de la part des deux grandes puissances.
Il y a peu, les membres de la Quadrilatérale (États-Unis, Union européenne, Canada, Japon) avaient encore le pouvoir de faire la pluie et le beau temps. Cette période est révolue. « Il est désormais impossible d?aboutir sans avoir de son côté une partie substantielle des PED », confirme Paul-Henri Ravier, ancien sous-directeur à l?OMC. Aujourd?hui, plus des trois quarts des 146 membres de l?OMC appartiennent à cette catégorie. L?inquiétude est palpable.
« Nous sommes face à une alliance inimaginable. Un groupe de vingt pays (G 20) rassemblés non pas pour construire, mais pour détruire », explique Hervé Jouanjean, conseiller du commissaire européen au commerce, Pascal Lamy. Dans cette union, aussi étonnante que celle de la carpe et du lapin aux yeux du fonctionnaire bruxellois, se trouvent l?Inde, la Chine et le Brésil. Trois pays dont les intérêts ne vont pas forcément de pair, mais qui rassemblent au total plus de 40 % de la population mondiale. Difficile de passer outre. Un pays, une voix. C?est la règle de l?OMC et elle n?est pas un artifice pour ces nouveaux acteurs de l?économie mondiale.
« Le projet d?accord doit être fondamentalement modifié, sinon ce sera l?échec », prévient l?ambassadeur du Brésil, Luiz Felipe Seixas de Correa, furieux que les propositions du G 20 en matière agricole n?aient pas été reprises dans le texte destiné à Cancun. Les désaccords portent en effet autant sur le fond ? aucun consensus n?existe sur aucun des sujets restés à l?ordre du jour ? que sur le mode d?élaboration des textes soumis, in fine, aux ministres. Le débat n?est pas nouveau à l?OMC, mais depuis Doha, il a pris une ampleur croissante.
« Depuis cette conférence ministérielle, en 2001, les présidents des groupes de travail chargés de négocier des projets d?accord ont suivi le mauvais exemple de Stuart Harbinson. Ce dernier, alors président du Conseil général de l?OMC, avait pris la liberté de transmettre un projet de déclaration ?sous sa propre responsabilité? », déplore Aileen Kwa de l?ONG thaïlandaise Focus on the Global South. Derrière cette mention en apparence anodine se cache en effet une pratique qui alimente la frustration des pays du Sud car elle permet d?exclure les positions que les présidents ne jugent pas dignes de figurer dans les accords.
Sur ce point, les pays les plus pauvres ? africains en tête ? sont les plus virulents. À Genève, à la mi-août, un groupe de onze pays du continent noir parmi lesquels Maurice, le Kenya et le Nigeria, a de nouveau pris officiellement position pour rappeler « l?importance cruciale de créer un processus de prise de décision transparent, démocratique et qui prenne en compte l?avis de tous (?). Les projets de déclaration ministérielle doivent être approuvés par consensus par l?ensemble des membres et non transmis par un fonctionnaire, sous sa propre responsabilité ». Réponse de l?un de ces fonctionnaires : à 146 membres et avec 23 chantiers en négociation, il est impossible d?avancer par consensus. Sauf à risquer l?enlisement.
Mais ce n?est pas le seul grief. La tenue des « miniministérielles » ? quatre pour la préparation du sommet de Cancun ? où ne sont conviés qu?une vingtaine de ministres qui viennent en majorité des grandes puissances et des pays émergents, est vivement critiquée. « C?est un comble que, pour discuter un agenda du développement, les pays les plus concernés ne soient pas autour de la table », commente un négociateur. Cet agenda, de plus en plus de pays commencent précisément à le trouver trop chargé. Voire impossible à digérer.
Faute de moyens, 22 pays n?ont toujours pas de représentant permanent à Genève. Leurs ambassadeurs font des allers-retours avec leur pays d?origine au moment des phases cruciales de négociations.
Avec une maîtrise des sujets très faible comparée à celle des pays plus riches. Ces derniers disposent sur place de bataillons de juristes capables de décortiquer les milliers de pages de documents incroyablement techniques que produit l?OMC. Dans le cadre de l?agenda de Doha, le budget de l?assistance technique (10 millions d?euros en 2002) aux pays les plus pauvres a été renforcé, met-on en avant à l?OMC. Une fois par an, est organisée « la semaine de Genève » au cours de laquelle deux fonctionnaires de ces pays sont invités à se former. Tout cela demeure cependant insuffisant au regard des enjeux considérables qu?impliquent les dossiers en cours pour l?avenir de ces pays.
Ce sentiment de saturation, de trop-plein, explique l?appel des pays africains à l?adoption d?un moratoire sur les services et le refus d?un nombre encore plus important de pays d?ouvrir, à l?aveugle, des négociations sur les sujets dits « de Singapour ».
Si pour les pays riches, certaines alliances semblent à la veille de Cancun « contre nature », il y a au moins un dessein commun qu?il faut reconnaître aux pays du Sud : la volonté d?imposer leur propre « Agenda du développement ».
2003 Le Monde ? Laurence CARAMEL ? distribué par The New York Times Syndicate
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