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Les ouvrières du sexe

8 mai 2005, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Il est 19 heures, port de Trou-Fanrafon : quatre bateaux de pêche taiwanais accostent. Ils viennent de terminer une rude campagne de pêche et les équipages, composés de Taiwanais et de Philippins, sont heureux de retrouver la terre ferme. Après des semaines en haute mer, ils vont pouvoir goûter aux plaisirs de la civilisation ? restaurant, casino, karaoké et? sexe tarifié. Tout cela peut leur être fourni en package par la filière dite de prostitution « chinoise ».

Une demi-heure avant l?arrivée des bateaux, le réseau est sur le pied de guerre. Les téléphones cellulaires fonctionnent à plein régime. Les « organisateurs » connaissent tous les détails nécessaires pour satisfaire les équipages : nombre d?officiers et de marins-pêcheurs à bord des navires, durée du séjour de chaque bateau?

Réseaux gérés par des « mères-poules »

« Les services offerts diffèrent selon la somme disponible. Les ouvrières chinoises peuvent recevoir autour de Rs 10 000 par nuit, après la commission aux entremetteuses. Certains officiers payent jusqu?à Rs 100 000 pour réserver une fille particulière pour les dix nuits que durera leur séjour », explique Matthieu, un Mauricien qui est en contact avec les ouvrières étrangères pour des raisons professionnelles liées au textile.

En fait, tout dépend de la catégorie. Une débutante gagnera entre Rs 1 000 et Rs 3 000 pour une passe de deux à trois heures, tandis qu?une fille expérimentée pourra demander beaucoup plus. Gains sur lesquels les entremetteuses prélèvent entre 30 et 50 %.

Mais toutes les ouvrières ne se livrent pas à la prostitution pour arrondir leurs fins de mois. « Il ne faut surtout pas généraliser. Sur 10 000 ouvrières chinoises environ, il doit y en avoir autour de 300 qui se prostituent », précise Matthieu.

Il est 21 heures aux casinos de Pailles et du Caudan. Une quinzaine de jeunes chinoises, en tenue de soirée ou décontractées, sont attroupées autour des tables de jeu. Leurs jeux préférés : la roulette américaine, le Black Jack et l?Oasis Poker. Elles échangent des dollars américains contre des jetons et des milliers de roupies sont ainsi misés chaque soir. En véritables « zugader », ces demoiselles, armées de calepins et de crayons, notent tous les chiffres. Les mises sont « pensées » et faites froidement. Chacune a sa combine pour gagner le jackpot.

« Les devises proviennent des équipages des navires de pêche. Ces jeunes femmes bénéficient de complicités au sein de leurs usines pour pouvoir quitter les lieux en début de soirée, sans avoir à faire des heures supplémentaires », assure Matthieu.

23 heures dans un petit hôtel près de la cathédrale Saint-James, à Port-Louis. Quelques taxis déposent des ouvrières accompagnées de marins taiwanais et philippins. Ce lupanar semble avoir pignon sur rue puisque tout le voisinage est au courant de son existence.

« Nous ne savons plus quoi faire, car il est évident que ces couples qui entrent dans cet hôtel n?y vont pas que pour prendre un pot. Nous avons averti les autorités. Il y a un va-et-vient de taxis, certains couples forniquent dans la cour de l?église? Je n?en peux plus de découvrir chaque matin, quand je vais acheter le pain, des préservatifs jonchant le sol devant ou dans la cour de la cathédrale ou devant la mosquée », s?indigne Feisal, un habitant du quartier.

Ce dernier avait signé une pétition initiée par des habitants qui protestaient contre le fait que la prostitution avait gagné leur quartier et qui dénonçaient l?hôtel concerné. Envoyée au commissaire de police le 27 octobre 2003, avec copie à certains ministres, députés de la circonscription et à la mairie, elle est restée lettre morte.

Inconscientes des dangers

« Nous sommes au courant des doléances des habitants, mais nous n?avons pu établir le flagrant délit », déclare une source policière, qui ne nie pas que « des ouvrières chinoises ont été arrêtées pour prostitution ».

Selon certains observateurs sociaux, plusieurs de ces jeunes filles font partie de réseaux gérés par d?anciennes prostituées taiwanaises et chinoises. Ces « mères-poules » servent d?intermédiaire entre les clients, les hôtels de passe et les filles. Les clients sont souvent approchés dans les karaokés, les casinos ou conduits par des chauffeurs de taxi qui reçoivent en retour une généreuse commission. Deux ou trois de ces « mères-poules » sont d?anciennes ouvrières qui se sont mariées à des Mauriciens. Les autres sont des ouvrières qui travaillent à Maurice depuis un certain nombre d?années.

L?appât du gain rapide permet de recruter les jeunes filles. « Après une année de tapinage, elles peuvent rapatrier une somme importante chez elles pour s?acheter une maison ou un appartement », explique Matthieu. « Le casino leur permet à la fois d?assouvir leur soif du jeu et de rencontrer des marins. »

Et quid du sida ? « Certaines ont des relations non protégées. Elles ne sont même pas conscientes des dangers qu?elles courent », avance Marie, une infirmière attachée à une usine textile. Le risque est donc réel que la pandémie se répande. Non seulement parmi les gens de la mer, mais dans la population, certaines ouvrières entretenant des relations durables avec des collègues mauriciens.

Xiao a 29 ans. Originaire de la République populaire de Chine, elle travaille dans une usine des basses Plaines-Wilhems depuis 3 ans. Nous l?avons rencontrée vendredi dernier. Elle raconte comment elle a été amenée à se prostituer.

Quelles sont les conditions de travail dans votre usine ?

Je touche environ US $ 110 par mois, plus une allocation repas de US $ 40/mois. Je travaille de 7 h 30 à 19 h 30, parfois même jusqu?à 22 heures. Il n?y a pas de jours fériés ou d?avertissement de cyclone de classe III. Nous sommes mal logées et mal nourries. Notre liberté est contrôlée. Si nous rentrons après 21 heures, nous devons payer une amende de Rs 500 ou plus, selon la gravité des cas.

Comment vous êtes-vous retrouvée dans ce réseau de prostitution ?

Par l?intermédiaire d?amies déjà dans le milieu qui m?ont proposé de me faire quelque sous supplémentaires en couchant avec des marins? Je rencontre ces derniers au casino, dans les karaokés et, parfois, par l?intermédiaire des chauffeurs de taxi. Sinon, nous travaillons avec des « mères-poules », très actives dans ce milieu.

Pourquoi avoir accepté ?

Je pense souvent à ma famille, à mon mari en Chine. Je ne me prostitue pas par plaisir, mais parce que mes proches vivent dans la pauvreté. En couchant avec des marins, je peux toucher jusqu?à 5 fois mon salaire mensuel. J?espère seulement ne pas attraper de maladies sexuellement transmissibles.

Votre employeur est-il au courant de votre deuxième activité ?

Non, sinon je serai renvoyée en Chine.

Qu?allez-vous faire de l?argent ainsi gagné ?

Pour l?instant, je le verse en banque. Avant de rentrer en Chine, je m?achèterai des dollars. J?achèterai également du chocolat, des parfums et certains médicaments qui coûtent très cher en Chine. Mes économies me permettront de construire ma maison là-bas.

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