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Les oubliés du droit du travail ou une vie de ?grue humaine?

19 octobre 2006, 00:00

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Au pied du siège de la principale banque du pays, temple de l?argent, un vieil homme fait la manche pour survivre. Tenant à peine sur ses pieds, vêtu de loques, le visage creusé par les traits de la galère, Sipapo ferait partie de la horde des misérables anonymes de la classe ouvrière comorienne, si le 6 juillet 2005, il n?avait pas brillé sous les projecteurs des médias en recevant des mains de l?ancien chef de l?État la médaille du mérite, en reconnaissance des ?services rendus à la nation?.

L?image de cette ?grue humaine? dans les salons de la présidence comorienne, eut été historique, si elle avait marqué la fin du régime des forçats, dont Sipapo est l?incarnation vivante. Hélas, l?attestation de l?ouvrier modèle au corps torturé à vie par le poids des tonnes de cargaison de marchandises passées sur ses épaules, et devenu mendiant au soir de sa vie, symbolise plutôt l?étalon de mesure qui sépare deux évidences. Celle d?un État coupé des réalités des citoyens qu?il dit servir ; la preuve frappée du sceau de la République, que la politique dans sa version comorienne n?est plus ce lieu où s?expriment les valeurs partagées d?une communauté qui a choisi de vivre ensemble.

Ironie du sort, Sipapo est devenu depuis ce 6 juillet 2005 ? date commémorative de l?indépendance ? l?icône d?une misère humaine devenue palpable, parce qu?enfin dégagée de la litanie des statistiques et des discours confus sur la pauvreté.

Comme tout symbole, Sipapo est évidemment un cas extrême. Mais son sort n?est pas si éloigné de celui de beaucoup d?autres travailleurs comoriens qui, à la fin de leur carrière professionnelle, renouent avec la précarité, à l?instar des retraités de la fonction publique. Une précarité qui a trouvé son summum dans le secteur privé où à l?absence de protection sociale, s?ajoutent des conditions de travail certes moins pénibles que celles des sociétés coloniales d?antan, mais guère fondamentalement différentes.

Le spectacle quotidien du déchargement à dos d?homme des cimentiers et des riziers au port de Moroni, n?est pas seulement folklorique. Il perpétue une organisation moyenâgeuse du travail, qui a traversé deux siècles, sans heurter les économistes des temps modernes. Le port est à ce titre le concentré des archaïsmes du monde du travail dans l?archipel. Une plate-forme où se croisent l?exploitation la plus éhontée de l?homme et les illusions d?une économie qui se veut actuelle.

Les réformes engagées par l?État pour restructurer les activités portuaires, avec les conseils ?éclairés? des organisations internationales, ont visé en premier lieu à renflouer les recettes publiques et en second lieu à faciliter le business d?entreprises importatrices aux mains d?une poignée de grandes familles d?affairistes, qui tiennent depuis des lustres aussi bien les leviers de l?économie locale que les rennes du pouvoir politique. L?État et les entreprises portuaires ont continué à s?enrichir pendant que les hommes qui y travaillent sombrent dans une profonde misère.

Comme il y a deux siècles, les boutriers continuent de décharger à leurs risques et périls, les navires depuis le large. Sur les quais, c?est à dos d?homme que les cargaisons sont débarquées et chargées dans les camions. D?épaule à épaule, des tonnes de ciment et de riz entrent et sortent des magasins dans des conditions d?insécurité totale.

Cadre de travail d?un autre âge</B>

Dans ce cadre de travail d?un autre âge, le mode de rémunération remonte au temps de la scierie de la Société coloniale Bambao, où les ouvriers étaient payés à la tâche, au gré du bon vouloir des patrons. Ce n?est donc pas un hasard si c?est dans le secteur portuaire que sont nées les premières organisations syndicales, dans les années 60.

Mais ces premières tentatives de regroupement des travailleurs n?ont pas pesé lourd devant le monopole de quelques importateurs qui, en concentrant toute l?activité économique du pays, disposaient aussi de moyens de pression contre toute velléité de contestation. La libéralisation du secteur de l?import-export dans les années 80 a multiplié les acteurs économiques, diversifié les secteurs d?activités et inscrit la concurrence dans les lois du marché.

Cette nouvelle structure économique imposée par le passage à l?économie moderne ? on compte actuellement 20 à 30 % d?urbains selon les économistes ? a fait apparaître le salariat qui n?existait pas tant que le pays vivait dans une économie d?autosubsistance.

?À partir de ce moment où l?un des trois modes de la structure économique ? mode d?accumulation, mode de distribution et mode d?organisation du travail ? a changé, une économie entre en crise. C?est ce qui est arrivé aux Comores dès lors que le mode traditionnel d?organisation du travail a atteint ses limites et qu?est apparu un autre mode avec le salariat?, explique Saïd Abdou Salim. Pour l?économiste et secrétaire général de la Chambre de commerce, d?industrie, d?agriculture et d?artisanat des Comores, ?la crise que nous vivons pose ce problème de l?organisation du travail et la nécessité de le résoudre?.

Or, ce n?est pas faute d?existence d?un cadre juridique. ?Le travail aux Comores est organisé sur la base de deux lois. Celle portant statut général des fonctionnaires de 1981, révisée en janvier 2005, et le Code du travail qui date de 1984?, note Salim Soulaïmana, de la Confédération des travailleurs des Comores. Mais le syndicaliste fait remarquer que ?jusqu?en 2004, les décrets d?application de la loi portant statut général des fonctionnaires, n?ont pas été publiés?.

Un blocage dont est responsable le Conseil supérieur du travail, où siègent les partenaires sociaux. En 2001, sur une vingtaine de décrets en discussion, ce Conseil n?en a adopté que huit. Les partenaires sociaux ne sont pas parvenus lors de cette rencontre, à un accord sur l?instauration d?un salaire minimum. ?Autant dire qu?il y a défaillance juridique?, souligne le syndicaliste. Une aubaine pour les promoteurs économiques qui continuent ainsi à contourner la loi.

Formation d?une véritable armée de pauvres</B>

Libres de fixer le salaire qu?ils veulent à leurs employés, les entrepreneurs font l?objet de ?plusieurs plaintes pour licenciements abusifs?, confirme Joël Ahmed, inspecteur du Travail. Maoulida Djoubeir, nouvelle présidente du tribunal du Travail, note quant à elle une recrudescence des infractions du travail.

Les litiges portent notamment sur des dépassements de la durée légale du travail. Fatoumia Mouigni, chargée de programme et de réforme à la Caisse de retraite, atteste pour sa part que ?la plupart des grandes entreprises du secteur privé ne sont pas affiliées à la Caisse de retraite?. Une infraction qui touche aussi les entreprises étrangères (françaises, chinoises) présentes aux Comores indépendantes, comme la Sogea (qui a depuis quelques mois cessé ses activités). ?Il y a escroquerie de la part de certaines entreprises qui paient au salarié sa part de cotisation, mais oublient de lui verser la charge patronale?, constate Salim Soulaïmana.

À la lecture des bulletins de paie des employés du privé, la liste des sociétés qui honorent leurs cotisations à la Caisse de prévoyance sociale (CPS) n?est pas longue, privant ainsi les salariés de leur droit à une prise en charge en cas d?accident du travail ou de maladies professionnelles, les deux risques couverts par la CPS.

Si les entreprises privées sont en ligne de mire en matière d?infractions au droit du travail, ?l?État ne donne pas l?exemple?, assène Saïd Abdou Salim. La défaillance de la Caisse de retraite vis-à-vis des fonctionnaires affiliés, la suppression des allocations familiales et son désengagement à la CPS, illustrent le peu de considération que les pouvoirs publics accordent à la protection sociale de leurs agents. Salaires de misère, paiement irrégulier, faibles filets de protection, le sort des salariés comoriens est ainsi scellé du régime de la précarité.

Un contexte qui dévalorise le travail ? avec toutes les conséquences sociales que cela implique ? tue l?économie et prépare une situation explosive, par la formation d?une véritable armée de pauvres. Mais pour les autorités comme pour nombre d?entrepreneurs, la prise de conscience n?est pas pour demain, semble-t-il.

<B>KASHKAZI</B>

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