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Les ombres d?un monde de lumières et de couleurs

27 février 2005, 00:00

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Ruby Kapoor offre aux amateurs de Beaux Arts, à Maurice, la possibilité de contempler ses reproductions d?un bel échantillon d??uvres maîtresses de quelques uns des peintres les plus appréciés dans le monde, comme Picasso, Van Gogh, Renoir, Chagall, Gauguin ou encore Henri Matisse. Ses talents de reproductrice de toiles de maître ne sauraient être contestés, mais on ne peut pas dire autant de son choix de les exercer sur un support vitré au lieu de s?en tenir à celui choisi par les grands maîtres de la peinture universelle sur lesquels elle jette son dévolu.

Au premier abord, l?exposition de sa trentaine de? vitres, à l?hôtel Labourdonnais, au Caudan, surprend agréablement en raison de la magie lumineuse et féerique qu?elle dégage. La salle est plongée dans une semi-obscurité pour mieux attirer le regard du visiteur vers ce cercle de hublots lumineux l?entourant et débouchant chacun sur l?univers coloré et ensoleillé des grands maîtres précités de la peinture contemporaine et auxquels nous pouvons ajouter les noms de Joan Miro, Gustave Klimt, Fernand Léger et même de notre Malcolm de Chazal.

Chaque tableau est une explosion mesurée de couleurs, multipliées par l?éclairage astucieusement discret et par l?effet de profondeur et de transparence. Pour un peu, on pourrait se croire à Chartres ou à la Sainte Chapelle, autrement dit à l?intérieur d?un édifice moyenâgeux, illuminé par des vitraux d?une inaccessible beauté. Mais l?ensemble dégage aussi un effet moderne et artificiel qui freine quelque peu notre envie de nous laisser emporter dans un monde fabuleux de formes colorées.

Il suffit, de se rapprocher un peu d?une des reproductions pour deviner de possibles embûches. Des failles ne tardent pas à sauter aux yeux, jetant le doute et la suspicion sur l?ensemble. Il faut savoir s?en défendre, car nous sommes aussi en présence de quelques réussites quasi irréprochables. Parmi elles, se classent indiscutablement les deux reproductions de Joan Miro, une de Fernand Léger et une autre de Pablo Picasso.

<B>Une rare sobriété en termes de couleurs</B>

Et leur secret nous permet de mieux comprendre ce qui pourrait manquer aux autres reproductions, ne parvenant pas à recréer l?émotion qui nous saisit et nous bouleverse en présence de la toile originale ou encore d?une reproduction photographique, faite dans les meilleures conditions possibles.

Les reproductions sur vitre lumineuse les plus réussies de Ruby Kapoor, celles de Miro, Léger et de Picasso (en partie) ont en commun une rare sobriété en termes de couleurs. Chez Miro comme chez Léger, un fond blanc omniprésent se contente d?être relevé par quelques taches de couleurs différentes que relient de simples traits noirs de différentes grosseurs. Miro, opte pour une fantaisie surréaliste tandis que Léger s?efforce de donner une épaisseur prolétarienne aux personnages qu?il recrée avec bonheur.

Le Picasso de La femme assoupie retient aussi l?attention par l?extraordinaire rendu d?aplats colorés simplement reproduits, et juxtaposés pour retrouver le génie créateur du grand maître du cubisme. L?émotion demeure intacte. La peinture sur vitre, l?effet-transparence, l?éclairage à travers la peinture, respectent les aplats originaux et les laissent se juxtaposer harmonieusement pour restituer toute la langueur que suscite ce chef-d??uvre.

Le respect de l?aplat symbolise, à lui seul, toute la différence entre une peinture sur toile et une autre sur vitre qu?éclairera en retrait une source lumineuse même indirecte. Et quand Ruby Kapoor ne parvient pas à la même réussite et à la même perfection pour d?autres reproductions que celle obtenues avec les ?uvres de Miro, de Léger et une ? sur cinq ? de Picasso, cela peut donner des résultats moins satisfaisants. Ainsi la danseuse du bal champêtre de Renoir, au lieu de tourbillonner avec grâce et abandon dans une atmosphère de blanche dentelle et de liesse populaire, s?encombre de robes et de jupon de couleur isabelle, dégageant d?étranges reflets terreux.

C?est que la peinture sur vitre semble avoir des exigences autrement plus contraignantes que la peinture au pastel, à l?huile ou à l?acrylique. Ici le peintre peut superposer autant de couches qu?il le désire, ce sera toujours la couche supérieure, ayant obtenu son approbation, qui l?emportera et qui ne se détériorera pas, sauf dégradation ultérieure. Sur la vitre, les couches additionnelles, voulant corriger les premières, considérées comme inadéquates, ne les effacent pas mais ajoutent des épaisseurs que la lumière en retrait changera en lourdeurs et pire encore, en changements de teintes, sinon de nuances. Un blanc laiteux à souhait se marbre alors de traces de moisissure et la fine dentelle devient thé laiteux.

<B>Une déformation quelque peu déplaisante</B>

En passant en revue les autres reproductions faisant partie d?une exposition, intéressante, et à voir certainement, le visiteur peut alors mieux se rendre compte d?une certaine déformation du coup de brosse original quelque peu déplaisante. Chez Gauguin, par exemple, on s?attend à retrouver les aplats de la femme assoupie de Picasso. En regardant de plus près sa Marie en quête de mari on entrevoit ce qui peuvent paraître des rides. Sa femme à la mangue semble vêtue d?un pagne dessiné avec des stylos fluorescents aux couleurs criardes, hésitant entre le rose et le cramoisi.

Le lit jaune de Van Gogh paraît beaucoup plus acceptable que le ciel d?Auvers-sur-Oise, que la lumière transperçant rend gris à force de diluer l?aplat et de séparer le trop bleu du bleu insuffisant. Le sentier menant à cet amour de chapelle n?est plus une invitation au voyage au pays de Vincent et de Mireille et on cherche en vain les feux d?artifices de la terrasse du café.

Le lit jaune rassure davantage encore que certaines traces sur le plancher lui donnent un air aussi sépulcral qu?une radiographie couleur. Son café de nuit pourrait être davantage attribué au Munch du Cri qu?à l?être torturé que fut l?homme à l?oreille coupée.

Chez Picasso, il devient évident que le support diffère. La vitre éclairée par-derrière au lieu de la toile, ne permet pas le même coup de pinceau, et si l?on veut conserver le même sujet, mieux vaut mettre au point une nouvelle manière de peindre. Picasso, on le sait, ne craint jamais de disséquer ses sujets, hommes ou femmes, de les déformer pour mieux les reformer à son aise mais avec son génie. On ne le savait pas concurrent de Jean Tabary, le père du héros préféré de tous nos politiciens, hormis Premier ministre, Premiers ministrables et ex-PMs, ce cher Iznogood pour ne pas le nommer.

Devant Chagall revu par Ruby Kapoor, on se prend à se demander : où est la délicatesse ? Encore que son violoniste est largement capable de nous entraîner à la fête villageoise, si ce n?était la lividité verdâtre peut-être exagérée de son visage. Quelle idée aussi de border de traits sombres les contours s?ouvrant sur l?infini des détails messianiques effleurés par Chagall ?

On bute sur le même effet envahissant de la couleur verte, au niveau de la peinture sur vitre. Elle n?a guère d?effet laiteux et dégage un aspect vert d?eau excessif. Elle accapare l?attention de ceux voulant admirer La goguette de Renoir au point de dominer outrageusement les personnages dans lequel ce peintre sait mettre toute son âme.

Malcolm de Chazal, qui aurait peut-être trouvé à redire de se retrouver ainsi, lui le grand génie des Mers du Sud, en compagnie d?une tête fêlée comme Van Gogh, d?un illuminé comme Chagall, d?un vieillard comme Renoir, d?un surréaliste comme Miro, d?un révolutionnaire comme Léger, d?un mélanésien comme Gauguin, notre Malcolm résume à lui seul les avantages et les inconvénients de la peinture sur vitre. Sa Prière des couleurs est de beaucoup plus réussie que ses régates, encore que la géniale simplicité de la première inspiration est pour beaucoup dans cette préférence.

<B>Seul regret : aucune ?uvre personnelle de l?artiste</B>

Mais cette église de Mahébourg, coincée entre quelques maisonnettes pieds dans l?eau et dos en montagne, surpasse en sobriété et en pouvoir d?évocation les voiliers tournoyant et ne parvenant guère à se détacher d?un lagon noir, car ancrés à l?encre de Chine. On aboutit, avec ces régates, à l?effet contraire toujours souhaité par Chazal, à savoir que le blanc comme le noir sont des multiplicateurs de couleurs. Ici le noir asphyxie la couleur des voiles et les entraîne au fond de l?abîme.

Mais notre principal regret en quittant la salle d?exposition du Sirius est d?avoir pu voir et revoir du Matisse, du Renoir, du Van Gogh, du Picasso, du Chagall, sans pouvoir admirer ne serait-ce qu?une vitre de Ruby Kapoor. Aurait-on pu le faire que nos réserves et critiques auraient pu s?envoler à jamais. En nous montrant ses ?uvres, sa vision à elle du monde lumineux qui l?entoure, elle pourrait se débarrasser du carcan de devoir retrouver le coup de pinceau des grands maîtres et, pire encore, de devoir le faire sur un support qui n?est pas les leurs.

La vitre n?est pas la toile. Elle a pourtant ses vertus propres et sait se transformer et s?illuminer quand on respecte ses exigences pour devenir vitraux et invitation à l?émerveillement, au surpassement, à l?élévation d?âme. Le peintre et le sculpteur doivent souvent lutter contre une matière qui sait leur résister. La vitre illuminée sait restituer et même multiplier la trace colorée génialement déposée, mais aussi ses imperfections si malheureusement l?artiste n?a pas su s?en débarrasser. En cela, l?exposition de Ruby Kapoor demeure une révélation. Elle nous apprend en tout cas à voir le Beau dans une autre perspective, dans une autre dimension, dans une autre atmosphère. Nous devons lui en savoir gré.

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