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Les nouveaux élus de l?Afrique du Sud

1 mai 2004, 20:00

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Hourra ! Enfin un lieu à Johannesburg où l?intégration raciale marche ! « Hey, mon frère ! Viens boire un verre. Alors, les affaires ? » La puissance invitante est noire. L?hôte, blanc. Et Afrikaner de surcroît. Tard ce soir, comme à l?accoutumée à l?Inanda Club, tout le monde ou presque sera ivre de bulles.

Pas de problème, ces gens sont faits pour s?entendre. Il y a Chris et Anton, Justin et Mamatho. Deux Blancs, deux Noirs, un seul paradis : celui du fric et des affaires. à partir d?un certain niveau de revenus, le racisme ne se montre plus. « D?ailleurs, ose une dame blonde qui a un peu abusé des cocktails, le racisme n?a jamais été toléré à l?Inanda. » La mémoire est courte. Il y a quinze ans, ni Justin ni Mamatho, malgré les limousines éblouissantes qu?ils viennent de confier au voiturier, n?auraient pu franchir ne serait-ce que la porte du parking du club. Tout à l?heure, quand ils sont arrivés, la directrice blanche de l?établissement s?est jetée à leur cou. Une révolution est en marche, c?est sûr.

Serveurs et gardes noirs, green de golf, terrain de polo, piscine pour ces dames, bar, fumoir, salles d?administration à louer dans les étages : on n?entre à l?Inanda Club qu?avec une carte de membre ou un parrain assez sympa pour répondre de vos bonnes m?urs. Ici, entre Ilovo et Sandton, les faubourgs nord de Jo?burg où se mélangent les plus grandes fortunes d?Afrique du Sud, on ne badine pas avec la sécurité. Sous l?ancien régime, ces belles et grandes demeures à colonnades, avec parc arboré et bicoques pour domestiques au fond du jardin, étaient réservées au « peuple élu », les Blancs. Aujourd?hui, comme partout, la sélection s?exerce par le portefeuille. Vingt millions de Noirs survivent avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté, fixé ici à 350 rands par mois. Le prix d?un bon dîner à l?Inanda.

Sous la direction de Nelson Mandela puis de Thabo Mbeki, le président jadis formé aux armes en URSS, l?ANC au pouvoir a vite abandonné ses vieilles lunes marxisantes pour embrasser à bras-le-corps le capitalisme et soumettre sans états d?âme son économie à la globalisation. Huit millions de Noirs (sur 36), se vivent désormais comme partie prenante de la classe moyenne et supérieure. Le retournement le plus visible, le plus éclatant de la nouvelle Afrique du Sud, c?est eux.

Les « buppies », les nouveaux bourgeois-bohèmes, les « bobos » noirs en quelque sorte, sont partout. Dans les grands médias, les journaux, la radio, la télévision. Les grandes agences étrangères de presse ne parviennent plus à trouver des confrères blacks. « Trop chers pour nous », confie un Européen. La revanche noire saute partout aux yeux. Dans les meilleures universités, désormais « déracialisées ». Dans les malls, ces grands centres commerciaux bien gardés, avec patios fleuris, boutiques chics et restaurants chers où les tables mixtes ? à défaut des salles ? sont encore rares. Au cinéma, devant et derrière l?écran, dans la musique populaire, qu?ils dominent avec des mélanges de sons rocks et traditionnels. Ils sont sur les greens de golf, les terrains de cricket et de polo. On les voit glisser sur les grandes avenues des banlieues cossues en décapotables. Avec le téléphone portable ? 15 millions de connectés ?, la BMW, dont les jeunes déshérités des townships ont rebaptisé les initiales ? « Black Man?s Wish » (le rêve de l?homme noir) ?, est devenue le signe le plus ostentatoire de la réussite. La course à l?argent est devenue légitime et même conseillée.

Dans un premier temps, et pour éviter une législation trop contraignante, certains groupes comme Anglo American, ouvrent volontairement leur capital à des Noirs choisis par eux. C?est l?entreprise elle-même qui fournit les crédits nécessaires. Parce que le gouvernement, qui est encore le plus gros donneur d?ordres économiques du pays, avec ses programmes de chantiers publics, a dit tout haut qu?il favoriserait dorénavant l?attribution des contrats aux entreprises « colorées », ou à celles qui sous-traitent prioritairement aux petites et moyennes entreprises noires. Le phénomène n?a pas disparu. Le gouvernement se refuse toujours à contraindre les grands groupes par la loi. « Ne pas effrayer les marchés » est son credo. Mais il accentue insensiblement sa pression. Désormais, toutes les entreprises qui convoitent les marchés publics doivent présenter leur « score card » une sorte de carnet de notes où sont répertoriés leurs efforts en matière d?intégration noire, d?emplois noirs et de formation accordée aux cadres et employés noirs.

<B>« Black empowerment » : échec ou réussite ?</B>

En dix ans, s?il a fabriqué une poignée de milliardaires heureux et quelques centaines de chefs d?entreprises petites et moyennes, le « black empowerment » ne contrôle encore que 35 sociétés sur les 450 cotées en Bourse, pour moins de 5 % de la capitalisation totale du marché. Difficile à mesurer, l?impact du BEE sur l?emploi semble aussi limité puisque le chômage touche encore un bon 40 % de la population active. Échec ou réussite ? Il est trop tôt pour le dire. En fait, nombre de groupes, comme celui de l?Absa, qui vient d?ouvrir 10 % de son capital aux Blacks, se plaignent de ne pas trouver localement les cadres supérieurs qu?il leur faudrait pour améliorer leurs « score cards ». Un exemple, cité par le bureau d?études Econometrics : sur 8 000 experts-comptables actuellement sur le marché, 318 seulement sont noirs.

Ceux qui étaient incapables d?accepter la nouvelle réalité sud-africaine sont partis en masse. Par centaines de milliers. Certains reviennent, mais les départs se poursuivent au rythme de plusieurs milliers chaque mois. Parmi les 4,3 millions de Blancs qui sont restés, « les Afrikaners sont finalement ceux qui acceptent le mieux les changements », notait l?archevêque Desmond Tutu.

<B>2004 Le Monde ? Patrice Claude Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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