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Les libraires locaux craignent le naufrage
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Les libraires locaux craignent le naufrage
La plus grande librairie flottante du monde, le Doulos, a jeté l?ancre à Port-Louis jeudi pour le plus grand plaisir du public mauricien. Mais ce succès attendu ne fait qu?assombrir l?humeur des libraires.
Evoquant leurs difficultés, la Booksellers and Stationery Owners Association (BSOA) prétend que le Doulos leur ôte leur gagne-pain. Les responsables du navire déclarent eux qu?ils ne veulent que le bien des libraires mauriciens. Eclairage sur le business du livre.
Ahmud Islam Sulliman est un businessman heureux, il ne s?en cache pas. Son entreprise, les Editions Le Printemps, qui emploie une cinquantaine de personnes, a un chiffre d?affaires annuel d?environ Rs 100 millions. À la tête de la plus importante compagnie d?édition, d?importation et de distribution du pays, il ne peut toutefois s?empêcher d?être amer lorsque le secteur du livre est abordé.
«On ne peut pas dire que le Mauricien est un grand lecteur. Vendre des livres n?est pas aussi évident que cela. Maurice est un pays qui ne compte que 1,2 million d?habitants. Seuls 7 % de la population lisent régulièrement», affirme le libraire, également président de la BSOA. « Si je n?ai pas à me plaindre personnellement, ce n?est pas le cas pour le modeste libraire, qui, passionné par son mé-tier, a tout le mal du monde à joindre les deux bouts. » Sur les quelque 150 professionnels recensés, ils seraient une bonne centaine de « petits libraires » à ne pas importer eux-mêmes les livres.
Les Editions de l?océan Indien (EOI), compagnie parapublique et les Editions Le Printemps se partagent le gros du marché, soit environ Rs 180 millions de chiffre d?affaires par an. Le reste représente approximativement Rs 70 millions. Pour les libraires, Rs 250 millions de chiffre d?affaires, ce n?est pas assez.
Le business du livre se fait autour de deux grandes catégories de produits, les ouvrages scolaires et les publications de loisirs (bouquins, magazines, bandes dessinées...).
Selon les libraires, environ 60 % des ventes se font avec les manuels scolaires, et tout se joue en trois mois. C?est principalement pour protéger ce segment du marché qu?il y a une levée de boucliers des libraires à chaque accostage du Doulos. Il en a été ainsi en 1995, 1998 déjà. Le lobby n?avait fonctionné qu?en 1998. Le Doulos avait alors dû reprendre le large sans avoir pu vendre un seul livre.
Trois mois cruciaux
Ce qui n?a pas été le cas cette fois. Les autorités ont donné leur appui sans conditions au libraire flottant. Ce qu?a confirmé l?ouverture officielle de jeudi dernier, en présence du vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures publiques, Rashid Beebeejaun, du ministre de la justice, Rama Valayden et du lord-maire de Port-Louis, Reza Issack.
« Beaucoup d?entre nous attendent la fin de l?année pour pouvoir se faire de l?argent. Alors que le moment crucial pour commencer à vendre est là, un bateau se présente avec à son bord des livres et des encyclopédies soi-disant moins chers. Ils vont se faire de gros sous sur le dos des petits Mauriciens, au détriment de l?Etat, qui ne gagnera rien, et des libraires », s?insurge Ahmud Islam Sulliman.
Ils sont une centaine à vivre uniquement des recettes réa-lisées sur la vente des scolaires. C?est le cas de la librairie portlouisienne Bonanza. « Je dépends grandement de trois mois ? novembre, décembre et janvier ? pour gagner mon pain. Si je ne vends pas durant cette période, c?est la catastrophe », souligne le directeur de la librairie Bonanza, Bala Pather.
Sur ces trois mois cruciaux, son chiffre d?affaires peut dépasser le million de roupies. Le reste de l?année, les revenus mensuels se situent entre Rs 40 000 et Rs 60 000. «Nous sommes là depuis 34 ans et nous nous sommes forgé un nom. En temps creux, Bonanza subsiste encore plutôt bien grâce à la vente de matériel scolaire. Imaginez les autres qui n?ont pas notre chance », affirme Bala Pather. «Aujourd?hui, il n?y a plus de place pour d?autres libraires. » Le livre à Maurice prend l?allure d?une activité saisonnière, comme la vente des goyaves.
Mais si pour les libraires, le Mauricien ne s?intéresse pas suffisamment à la lecture, comment expliquer alors que le Doulos ou les foires aux livres attirent la grosse foule ? Est-ce dû au prix de vente de ces livres ? «Comparez le coût des livres à Maurice avec l?étranger et vous verrez que nous sommes bien moins chers. Cet argument ne tient pas debout », affirme Ahmud Islam Sulliman.
Sunil Kundun, responsable du marketing aux EOI constate toutefois qu?il y a « un bon response» pour les livres qui sont proposés à un prix abordable. Et le moins que l?on puisse dire, c?est que les libraires font de leur mieux pour proposer des livres au prix le plus abordable. «Notre marge de profit est bien contrôlée. Nous faisons au maximum 18 %de profit sur un livre», explique Bala Pather. D?autres, à l?image des EOI peuvent aller jusqu?à une marge de 25 %, mais pas plus.
Pour arriver à un prix inférieur que celui pratiqué dans le pays d?origine, les importateurs mauriciens négocient dur. «Nous sommes un petit pays avec un pouvoir d?achat moindre. Un livre vendu à £ 10 en Grande-Bretagne ne peut l?être ici au même prix. Nous négocions donc une remise en mettant en avant nos arguments. C?est ainsi que nous parvenons à avoir une réduction de20 % par rapport au prix indiqué sur une couverture», indique Sunil Kundun.
Collaboration exclue
Un roman vendu à une centaine d?exemplaires est déjà considéré comme un grand succès à Maurice. Ces dernières années, les livres de Harry Potter sont considérés comme des best-sellers. Chaque tome se vend à un peu plus de 1 000 copies.
Le Doulos a pour sa part l?avantage du nombre. «Nous achetons en très grandes quantités et les éditeurs nous connaissentbien. Nous avons mis sur place notre filière et sommes disposés à travailler avec les libraires mauriciens, mais les relations avec eux sont difficiles », soutient Daniel Vaupel, Book fair mana-ger du navire. « Partout où nous accostons, nous travaillons en étroite collaboration avec nos collègues. Nous ne comprenons pas leur hostilité », ajoute encore celui-ci.
Pour leurs homologues mauriciens, toute collaboration avec le navire est exclue. « Ils sont là pour vendre leur cargaison et leurs idéaux religieux. Ils disent qu?ils viennent promouvoir la lecture, mais je réfute cet argument. Ils nous mettent des bâtons dans les roues », s?indigne Ahmud Islam Sulliman. Loin de ces considérations, le Mauricien met, lui, le cap vers le Doulos.
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