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Les Invasions barbares la mort sans mélodrame
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Les Invasions barbares la mort sans mélodrame
<B>IL Y</B> a dix-huit ans, Denys Arcand, cinéaste québécois, nous sortait un premier film étonnant dans lequel, à première vue, il ne semblait pas se passer grand-chose. Par un bel après-midi d?automne, quatre universitaires préparaient à dîner pendant que leurs épouses étaient au gymnase. Les messieurs parlaient : ils parlaient de leurs couples (il y avait un homosexuel parmi eux), de leurs aventures sexuelles, de leur quête du plaisir, du bonheur, de la vie, du monde, etc. Les dames aussi parlaient, de leur côté : elles parlaient des mêmes sujets, à la différence qu?elles les voyaient et qu?elles les vivaient autrement.
Tout le monde se retrouvait le soir au dîner, et certains ressentiments éclatant alors au grand jour, on assistait alors à quelques échanges pas très aimables (je crois même me souvenir d?une bagarre). Mais, l?essentiel de ce qui se passait n?était pas sur la toile. D?abord, on était frappé par l?audace du concept (unité de temps, de lieu et d?action comme dans le théâtre classique); puis, séduit par ces personnages beaux comme peuvent l?être les gens au physique ordinaire, en plus d?être intelligents et cultivés.
On s?amusait surtout de voir ? et c?était le propos du film ? comment cette notion du sexe ?libéré du carcan de la morale? comme le disait la critique (libéré de son rôle traditionnel de monnaie d?échange, pour penser autrement) se résumait pour ces personnages à une série de petites aventures ridicules et à une quête égoïste du plaisir. Tout cela soulevait bien des questions, non seulement relatives à l?existence d?une réelle liberté sexuelle, mais aussi, l?air de rien, sur le sens réel du bonheur (car ces personnages formaient une vraie bande d?amis). Ce film magnifique s?appelait Le Déclin de l?empire américain et c?était le genre de film dont on souvient bien des années après.
Les Invasions barbares, dernier opus de ce même Denys Arcand, retrouve celui qu?on pourrait considérer comme le personnage central de cette bande d?amis, Rémy (Rémy Girard), dix-sept ans après, gravement malade à l?hôpital. Nous sommes toujours à Montréal et toujours en automne (du moins, à en juger par la lumière). ?Noël au scanner, Pâques au cimetière !? plaisante Rémy? et, après les images du début qui montraient les couloirs de l?hôpital encombrés de lits, nous avons la confirmation que le ton ne sera pas tout à fait le même qu?il y a dix-sept ans.
Le pourquoi du titre devient de plus en plus évident au fur et à mesure qu?avance le film : les attentats du 11 septembre rappelaient les événements qui succédèrent à la chute de Rome, et Denys Arcand veut nous parler d?un monde sur le déclin. Un hôpital public d?un pays du G7 (en l?occurrence, le Canada) dans un état évoquant un hôpital du Tiers-monde, système de sécurité sociale financièrement exsangue (mais il y a quand même d?excellentes cliniques pour riches), des syndicalistes qui ne sont ni plus ni moins que des voyous, des fonctionnaires qui acceptent des ?petits cadeaux?, la police qui se retrouve obligée de cohabiter avec les trafiquants de drogue, etc.
On se croirait dans l?univers de certains cinéastes anglais comme Mike Leigh ou Alan Bleasdale, pour dire que ce lamentable état de choses (cette ?tiers-mondisation?, en quelque sorte) ne se limite pas qu?au Canada. Et, les ?Barbares? du titre ne sont pas des assoiffés de sang, ce sont des gens comme Sébastien (Stéphane Rousseau), le fils de Rémy. Son père est un homme de culture qui enseignait dans une université ; lui est un spéculateur boursier vivant à Londres et il a comme seule et unique culture l?argent.
Sébastien n?est pas méchant, bien au contraire ; il est un fils dévoué qui va user de sa fortune pour tout faire pour que les derniers moments de son père lui soient supportables : corruption de fonctionnaire, affaires avec des syndicalistes mafieux, achat d?héroïne. Cela sans jamais tenir compte ni de la morale ni encore moins de la légalité. On sent bien que son sens des valeurs est né d?un ressentiment vis-à-vis d?un père trop occupé à courir après ses propres plaisirs pour s?occuper de lui.
C?est tout comme Nathalie (Marie-Josée Croze, qui a bien mérité son Prix d?interprétation féminine au dernier Festival de Cannes), dont la mère Diane faisait partie du groupe d?il y a dix-sept ans (que Sébastien a réuni pour son père) et a été l?une des maîtresses de Rémy. Elle aussi est une ?barbare?, elle est une toxicomane se droguant à l?héroïne et elle vit presque comme une marginale, ayant tourné le dos à sa mère pour les mêmes raisons qui avaient poussé Sébastien à rompre avec son père.
<B>Monde éclaté</B>
C?est le bilan d?une génération que dresse Denys Arcand à travers ces deux personnages. Un bilan pas très réjouissant, mais pas totalement négatif, non plus : il y a la fille de Rémy, une jeune femme épanouie qui s?entend magnifiquement avec celui-ci et qui de plus pratique un métier magnifique (elle est convoyeuse de voiliers). Pour quelle autre raison le cinéaste l?aurait-il introduite dans cette histoire ?
La bande d?amis d?autrefois est donc en partie réunie autour de Rémy, c?est l?une des prémisses du film. Il y a Pierre (Pierre Curzi), Claude (Yves Jacques), Diane (Louise Portal) et Dominique (Dominique Michel). Tous reviennent à Montréal ayant fait leurs vies ailleurs comme pour évoquer un monde éclaté. C?est avec un plaisir immense et toute l?émotion de la nostalgie qu?on voit renaître leur complicité d?antan et qu?on les écoute discourir à nouveau, réunis dans la maison près du lac (l?histoire de Félix Faure, les ?ismes? successifs auxquels a adhéré leur génération).
Mais Les Invasions Barbares est un film centré autour de Sébastien, de Nathalie et de Rémy. C?est évidemment à travers ce dernier que Denys Arcand exprime les idées qui lui tiennent à c?ur. On se demande s?il n?y aurait pas une part d?ironie dans le titre du film. ?Invasions? barbares, mais on pourra bien se demander en entendant ses propos (sur les ?horreurs? du XXe siècle comparées à celles des siècles d?avant sur lesquelles furent bâties nos sociétés apparemment basées sur la liberté, l?équité et la justice), si le ver n?était pas déjà dans le fruit.
On trouvera aussi certaines idées intéressantes (comme la notion d?époques d?intelligence collective comparée à la stupidité de la nôtre). Les discours, mais aussi la réconciliation qui se fait progressivement avec le fils et le rapport de complicité qui s?établit avec Nathalie qui devient sa fournisseuse en héroïne et plus qu?une infirmière. On trouvera certainement que Rémy Girard est mieux qu?un acteur magnifique : il est un personnage formidable.
Tout cela n?est pas triste, pour autant. Aux maux dont souffre le monde Denys Arcand propose des remèdes qui tiennent pour l?essentiel de l?assouplissement des règles (règles du couple et règles sociales), du compromis et de la compréhension. Il a pu éviter tout manichéisme ou mélodrame, il a surtout su injecter à son film une généreuse dose d?humour noir. Pierre Desproges disait que ?l?humour est la politesse du désespoir?. Les Invasions barbares est un film lucide et honnête, mais en ce sens, c?est aussi un film d?une exquise mais sincère courtoisie. Dépêchez-vous d?aller le voir.
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