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Les incohérences des braqueurs

19 février 2005, 20:00

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La police n?est pas dupe. Quelque chose cloche. Depuis que les acteurs présumés du meurtre de Gérald Lagesse et du vol de Rs 51,8 millions au siège de la Mauritius Commercial Bank (MCB) se sont mis à table, elle est en présence de trames différentes du film des événements survenus le matin du 11 février.

Face aux contradictions entre Jiawed Ruhumatally, 26 ans, Steve Monvoisin, 28 ans et Satroojeetsingh Sotrooghan, 29 ans, les limiers de la brigade criminelle de Port-Louis Sud et de la Major Crime Investigation Team (MCIT) doivent maintenant démêler le vrai du faux.

Dès le début de l?enquête policière, les trois jeunes ont été identifiés comme les auteurs du hold-up sanglant. Les indices contre eux n?ont pas manqué. Les enquêteurs ont également obtenu des détails sur leur casse par la mère de Steve Monvoisin, Roselda Romain.

Mais depuis mardi, Ruhumatally s?est constitué prisonnier en déballant un récit qui prête à confusion. Il veut clairement se tirer d?affaire, selon des enquêteurs. Il implique par la même occasion la victime, Gérald Lagesse, Customer Service Supervisor de la banque.

Approché par Vinesen pour un travail peu ordinaire

Le suspect, un marchand de goyaves de chine, raconte qu?il aurait été approché par un employé de la banque qui habite la même région que lui, un certain Vinesen pour un travail peu ordinaire. Il l?a par la suite identifié comme étant le planton Pooveeden Sooprayen.

Contre le paiement de Rs 500 000, Ruhumatally devait ligoter un homme se trouvant dans la salle des coffres de la MCB et repartir en laissant un maximum de traces de son passage. Il cite ce que lui aurait dit Vinesen : « Ena enn travay pou to fer, to bizin rant dan kof. Pu ena enn dimoun ladan, li pou cooper ek twa. To atass so de lamin e so lipie, so la bouss, to tap li de trwa kut poin e to sorti to ale. Kan to ale, to pa mett legan, less anprint. »

Il poursuit: Vinesen lui aurait fait visiter la banque deux semaines avant le coup. L?opération paraissait faisable car il était relativement facile de déjouer la sécurité. Le jeudi 10 février, il devait exécuter le plan en compagnie de Monvoisin.

Tout aurait foiré ce jour-là, à cause d?une porte fermée. Vinesen l?aurait alors appelé sur son portable, lui expliquant que «demin to bizin fer travay la kout ke kout, to bizin vinn dan kof».

D?après sa déposition, Ruhumatally, il s?est donc rendu à la MCB ce vendredi fatidique en compagnie de Monvoisin. Vers 9 h 10, ils ont franchi les portes à tambour de la rue Royale avant de se rendre à la chambre des coffres sans être inquiétés.

Il semble qu?il leur ait été aussi facile d?accéder à ce lieu protégé que s?ils se rendaient au marché central d?à côté. «Pa ti ena personn, oken securite, oken alarm, oken camera, tou la port ti ouvert?»

Avec Monvoisin, ils se sont dirigés vers le coffre. Gérald Lagesse lui aurait donné un sac en plastique contenant Rs500000 en lui disant: «Travay finn fini fer yer tanto, aster fer to travay twa. Ala to par, atass mo lamin.»

Ruhumatally déclare avoir pris la bande adhésive se trouvant dans la chambre forte pour lier les mains et les jambes de Gérald Lagesse après qu?il se serait allongé au sol. «Lerla linn dir mwa donn li troi kout poin kass mo nene fer disan sorti.»

Le suspect affirme qu?à ce stade, il a enlevé sa chemise et l?aurait utilisée pour bâillonner Gérald Lagesse. Ensuite, il aurait mis du sang sur le poignard qu?il avait apporté avec lui avant de le placer au pied de sa «prétendue» victime.

Il déclare s?être également souillé les mains en les trempant dans les flaques de sang au sol, dans le but de laisser ses empreintes dans la pièce.

Toutefois, il nie avoir, à aucun moment, fourré des feuilles de papier dans la bouche de Gérald Lagesse. Il soutient que ce dernier était toujours en vie quand Monvoisin et lui-même ont quitté la chambre forte. Il portait un maillot de corps lorsqu?il a quitté la banque. Monvoisin, lui, aurait abandonné son blouson sur place.

Toujours d?après Ruhumatally, Sotrooghan, leur ami et propriétaire du 4x2 qu?ils ont utilisé ce jour-là, ne faisait pas partie du plan. Après leur forfait, lui-même et son complice Monvoisin ont appris la mort de Gérald Lagesse à la radio. Ils auraient pris peur et auraient décidé de dissimuler les Rs 500 000 dans un buisson en bordure de Ligne Berthaud, Quatre-Bornes.

Mais ce dernier détail n?a pu être vérifié. Aucun sac d?argent n?a été trouvé par les détectives, malgré les indications de Ruhumatally.

Verbalement, après s?être rendu à la police jeudi après-midi, Monvoisin a corroboré ce récit. Mais ils sont tous deux contredits par le chauffeur d?autobus Satroojeetsingh Sotrooghan. Lui, par contre, les implique comme étant les meurtriers de Gérald Lagesse.

«Ils sont revenus avec du sang sur le corps et les vêtements», raconte-t-il aux enquêteurs dans une déposition au Casernes centrales hier, en présence de son avocat Me Elias Oozeerally. Ce dernier remplace Me Yatin Varma qui s?est retiré en cas d?un éventuel conflit d?intérêt car il défend déjà le planton Teddy Bungaradu. Sotrooghan déclare qu?il n?a jamais été au courant que ses amis allaient commettre un hold-up. Il les a simplement accompagnés à Port-Louis à la demande Ruhumatally.

Il déclare n?être jamais descendu au siège de Rose-Hill Transport (RHT) contrairement à ce que les deux autres complices prétendent, mais qu?il les a conduits à la MCB le matin du 11 février.

Il ajoute avoir déjà fait ce trajet trois jours plus tôt. Il s?était garé à coté de la banque. Ruhumatally aurait contacté un homme de forte corpulence, que Sotrooghan désigne comme un tamoul, avec qui il est parti. Il serait revenu quelques minutes plus tard.

Le 11 février, il s?est à nouveau garé devant la banque. Il aurait tourné dans le quartier pendant une quarantaine de minutes avant que ses passagers ne le rejoignent. «Mo finn avoye li manze», lui aurait déclaré Ruhumatally à son retour de la chambre forte de la MCB, en parlant de Gérald Lagesse. Monvoisin et lui-même transportaient alors, chacun, deux sacs de sport contenant de l?argent.

Ruhumutally n?avait plus sa chemise et Monvoisin portait un autre blouson. Ils ne sont pas non plus revenus avec la barre d?aluminium qu?ils avaient apportée avec eux.

Sotrooghan raconte que lorsqu?il a appris la mort de l?employé de banque, il aurait restitué à Ruhumatally les Rs500000 que les suspects lui avaient offertes pour la course. Il les a ensuite emmenés au pied du Corps-de-Garde, où les deux hommes ont enterré le magot.

Face à ces deux versions, la police penche plutôt vers celle de Sotrooghan. Elle paraît la plus plausible. «Pourquoi diable deux gars prendraient le risque de descendre dans la salle des coffres pour laisser leurs empreintes? Qui serait assez bête pour faire cela?» s?interroge un limier.

«Cela ressemble plus à une mise en scène qu?à autre chose. S?ils voulaient le tuer, ils n?avaient qu?à utiliser le poignard. Pourquoi se donner tant de mal à ligoter Gérald Lagesse s?ils voulaient l?assassiner?» se demande un de ses collègues aux Casernes centrales.

Mais des personnes dans l?entourage de Ruhumatally se demandent si sa version ne contient pas certaines vérités. Car aucune trace de lutte n?a été décelée sur le corps de Gérald Lagesse. « Où sont les defensive wounds ? Il a bien dû se démener en voyant des étrangers dans la salle des coffres? Pourquoi n?a-t-il pas actionné l?alarme ?»

Le plus bizarre dans toute l?histoire, c?est comment deux gars avec des sacs de sport, dont l?un portait un maillot de corps, sont passés par les comptoirs des caissiers sans que personne ne les remarque.

«Il est clair qu?ils ont bénéficié de l?aide de complices à l?intérieur. Sinon comment ont-ils pu se rendre au coffre sans être vus?» commente une personne liée à l?enquête. Toutefois, il écarte la thèse selon laquelle Gérald Lagesse faisait partie du coup. «Il venait d?être affecté à ce poste. Il n?aurait pas pu concocter ce plan en si peu de temps.»

A la MCB, un haut cadre responsable de la chambre forte a été entendu sur ce hold-up sanglant. Et aux Casernes centrales, on considère que le planton Pooveeden Sooprayen, arrêté depuis la semaine dernière avec ses collègues Ashad Boodhoo et Teddy Bungaradu, «sait des choses?»

L?avocat de Pooveeden Sooprayen (Vinesen), Me Rama Valayden, a réclamé hier une protection rapprochée pour la famille de son client. Celui-ci a jusqu?alors observé son droit au silence. Il n?est pas exclu que dans les jours à venir, il vienne éclairer la police sur ce hold-up inimaginable.

Après Pooveeden Sooprayen, ce sera au tour de Steve Monvoisin de consigner une déposition formelle, assisté de son homme de loi, Me Gavin Glover. Le chômeur est déjà connu de la police pour différents délits et pour ses troubles psychologiques.

Deux autres suspects sont d?ailleurs recherchés pour tirer toute cette affaire au clair. Il s?agit d?un ancien planton de la MCB, prénommé Ruby, et un dénommé Jacques Agéon. Ce dernier aurait été aperçu avec Ruhumatally et Monvoisin autour de la MCB deux semaines avant leur coup.

Les jours à venir seront décisifs pour l?enquête menée par le deputy commissionner of police, Tangavel Seerunghen, directeur du CCID. On saura alors qui a véritablement fait la peau à Gérald Lagesse et où se trouvent les Rs 51,8 millions envolées dans la nature.

«Il les a ensuite emmenés au pied du Corps-de-Garde, où les deux hommes ont enterré le magot.»

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